Un espace «autre»

Qu’est-ce qu’une invention achevée? C’est simplement une invention qui est entrée dans les moeurs et coutumes des hommes, qui fait partie de notre réalité et dont l’origine est oubliée. Ce concept est introduit par Anne Cauquelin pour tenter d’éclaircir les limites entre les concepts d’espaces et de sites physiques et ceux dits «virtuels » ou cyberespaces. Elle se réfère ainsi au concept du paysage.
La question est importante, car elle nous signifie que le réseau internet et le Web sont des inventions qui ne sont pas achevées, dans ce sens qu’ils demeurent des territoires d’exploration en constante redéfinition. L’espace du réseau doit être entendu comme un espace non spatial qui possède un temps sans temporalité. C’est difficile à comprendre et à assimiler dans notre monde où le paradigme de l’espace-temps nous imprègne totalement et se rapelle constamment à nous. La conclusion de son ouvrage Le site et le paysage nous explique un peu mieux cette vision, ce changement de paradigme :

«Ainsi le cyberespace n’est pas plus artificiel dans sa constitution que le paysage ne l’a été – ce sont deux inventions techniques, à l’origine -, il n’est cependant pas encore naturalisé, c’est-à-dire qu’il n’est pas passé au rang des évidences majeures qui le rendraient nécessairement à notre appréhension du monde dans sa totalité, en feraient cet a priori formel que le paysage perspectiviste assume pour le moment.»

La révolution sociale et relationnelle que l’omniprésence du réseau internet aura sur nous sera donc profonde. Encore plus profonde qu’il est possible d’imaginer, même si aujourd’hui peu de personnes remettent en question leur participation à cette aventure numérique. Il demeure néanmoins qu’un changement de paradigme relationnel a présentement lieu dans notre société. Nous en sommes encore qu’au début, qu’au stade de l’expérimentation préliminaire.
La bête semble ici encore «contrôlable». Il en revient aux artistes, designers et artisans du réseau qui réalisent cette expérimentation, qui créent cette interface entre l’homme et la machine, d’agir comme garde-fou. De nous rappeler notre humanité.

Quelle image les gens se font-ils de la ville?

C’est la question que Anne Cauquelin pose (voir article précédent) dans ses dernières recherches.
Question actuelle si on en juge par le nombre d’expositions qui traitent du sujet, du nombre de colloques et conférences en relation avec les champs de l’art qui produisent ces actions, de programme universitaire mis sur pied pour former les créateurs qui oeuvreront dans la conception de projets culturels, du nombre de projets artistiques qui mettent en jeu la participation active du public, etc. Cette préoccupation semble donc centrale pour bon nombre d’organismes administrateurs des espaces urbains, des artistes, designers ainsi que du public en général. Il y a, semble-t-il, urgence à réactiver la dimension sociale et imaginaire dans l’espace de la ville.

Question récurrente pour moi également, surtout depuis la production de mon projet d’art public interactif Fortunecookie. Souvent, c’est avec le recul que nous pouvons comprendre l’origine et les ramifications profondes de certains de nos projets de longue haleine. Fortunecookie est en ce moment la matérialisation de mes recherches entamées depuis plusieurs années. C’est comme une synthèse de mes diverses préoccupations en un seul projet, motivé par le désir de transformer nos espaces de vies quotidiens.

Comme ce projet requiert une implication du public par la production de petites capsules textuelles, il est possible d’avoir un portrait des aspirations, désirs et préoccupations des gens qui habitent une ville particulière [en fait là où le projet est présenté]. Une sorte de polaroid ou image d’une ville à un temps donné.

Alors que le projet interactif a été présenté à New York, en Outaouais et bientôt à Montréal, il est possible de faire ressortir une thématique propre à chaque ville. Je m’explique : les textes reçus à New York ne sont pas du tout les mêmes que ceux reçus dans la région d’Ottawa et de l’Outaouais [mis à part la langue évidemment]. Je peux dès lors imaginer que ceux que j’obtiendrais de Montréal seront de nature tout aussi différente.
POURQUOI? Beaucoup à cause du titre employé.
En effet, à New York, le projet a revêtis un nouveau titre : SendGoodKarma. En s’écartant de l’image du fortunecookie, j’ai pu constater que la teneur des messages reçus était beaucoup plus personnels et plus loin du format employé dans les fortunes retrouvées dans les petits biscuits chinois. Le titre est donc en fait la seule ligne éditoriale du projet. C’est ici que la signalisation et le design graphique jouent un rôle prépondérant. Autant les utiliser avec discernement. Le titre pour la présentation à Montréal sera divulgué sous peu.

Quelle image les gens se font-ils de leur ville?
C’est un peu la question à laquelle le projet invite à répondre.

Site, réseau et paysage

Le lien qui existe entre les définitions du site virtuel et du site physique semble de prime abord ténu. Mais les ramifications et les concordances s’amplifient à mesure que je complète la lecture de l’essai d’Anne Cauquelin, Le site et le paysage.

J’ai acheté ce livre par intuition, l’an dernier, à la librairie de la faculté d’aménagement de l’Université de Montréal. Les théorèmes avancés dans cet ouvrage me permettent de jeter un autre éclairage sur mon propre parcours artistique et professionnel, et de relier ma pratique multidisciplinaire ancrée dans le lieu physique [l’installation, le design d’exposition] et dans l’espace numérique [nouveaux médias et sites Web]. Je réalise que ma pratique multidisciplinaire ne s’est pas construite de façon fortuite, mais s’enracine plutôt dans une démarche qui vise un seul but; matérialiser, dans l’espace physique et celui virtuel, des projets qui font lieu; c’est à dire des espaces devenus habités.
Ce livre est tout indiqué pour ceux qui s’intéressent aux pratiques et oeuvres du cyberespace. Il permet de mieux comprendre l’articulation des concepts concernant le réseau internet. Pour les praticiens du domaine, c’est un ouvrage incontournable qui procure perspective face à ce sujet si récent. Le Web n’a que 15 ans.

«Espace, site, lieu, paysage : ces termes semblent avoir subi un boulversement depuis l’apparition de nouveaux dispositifs spatio-temporels liés au cyberespace. Ambiguités du vocabulaire, chevauchement des usages, élargissement, voire même effacement des frontières entre les différents champs d’application, telles sont les difficultés qui à la fois font obstacle à l’analyse et en même temps la convoque.»

ELe site et le paysage, Anne Cauquelin

Le site et le paysage, Anne Cauquelin

Too Many réseaux contact?

C’est bien parfois le temps qui nous est donné lorsqu’on est en voyage. Des petites capsules de temps libres qui se trouvent occupées par des pensées que le contact avec une personne fait re-germer.
La pensée qui m’est venue à rapport à la présence de tous ces réseaux professionnels parallèles et une certaine frustration qui vient avec l’impossibilité d’être présent partout à la fois… Mais est-ce possible? Faire des choix me direz-vous, mais une déception certaine s’ensuit, car la démultiplication des cercles et lieux de rencontres ne fait qu’augmenter les offres et possibilités… qu’il est bien entendu impossible de répondre.

Même si internet et les réseaux élus actuels comme facebook étendent les offres et possibilités, qu’en est-il de la réalité de tous ces mondes possibles? Il y a peut-être apparence de relation ou de contact avec des gens éloignés, mais la rencontre de l’autre ne se fait-elle pas toujours lorsque nous décidons de sortir de notre zone de confort pour entrer dans cette zone «dangereuse » de la «mitoyenneté»; dans ce nouveau lieu commun établi?

Je surf un peu sur mon idée de départ, qui était une espèce de perplexité devant l’offre démultipliée proposée par l’instantanéité de notre monde moderne et surtout l’impression de manquer parfois de belles occasions de rencontres bien réelles [mais j’aurais dû être là! oui, mais forcément pas ailleurs…]

TROP DE CHOIX = PLUS GRANDE INDÉCISION
C’est prouvé, trop de choix encombre notre faculté de décision. Plus on a de choix, plus la prise de décision sera ardue. Un exemple concret nous vient d’une étude scientifique effectuée avec des karatékas. En fait, plus un maître connait de variantes et façon de bloquer un coup, plus son temps de réponse face à une attaque sera long. Tandis qu’un novice aura un temps de réponse plus rapide, car son cerveau a moins de choix. Bon on parle de différence en millisecondes ici [et pas de la qualité du bloque], mais l’exemple est probant. C’est en fait un des dangers de la multidisciplinarité. Comment choisir sa voie devant l’internationalisation de l’offre et de la demande? Comment trouver notre spécificité dans cet océan d’images et de projets?…Je me rassure en pensant à la citation de Anthony Stafford Beer qui m’est revenue en mémoire dans le transit entre Bordeaux et Paris.

«Instead of trying to specify a system in full detail, specify it only somewhat. You can then ride on the dynamics of the system in the direction you want to go

En fait, ce qu’elle me dit, cette citation, est qu’il faut suivre sa route, aussi incongrue ou sinueuse qu’elle peut paraitre [mais en suivant toujours sa vérité] et que malgré les modes, courants ou influences, de garder le cap en les utilisant [ces dynamiques qui font bouger le système, l’économie, les réseaux] afin d’aller dans la direction qui nous parait la plus juste, pour soi. J’y reviens depuis des années afin de me recentrer sur les décisions que j’ai prises et sur mon parcours qui est, comme pour chacun de nous, unique et sans points de référence.

Alain Bashung chante, dans Bleu Pétrole :

…C’est un grand terrain de nulle part
Avec de belles poignées d’argent
La lunette d’un microscope
Et tous ces petits êtres qui courent

Car chacun vaque à son destin
Petits ou grands
Comme durant des siècles égyptiens
Péniblement…

Voilà, le voyage se termine demain matin. Je quitte cette maison dessinée et construite par mon ami architecte, une maison ergonomique et chaleureuse, qui comporte plein de petits lieux et d’images stimulantes. Retour au froid, mais à des endroits connus et des gens familiers. Ces deux semaines ont été des plus enrichissantes et révélatrices.

Nouvelle esthétique 2.0 (suite)

Pour faire suite à mon dernier article :
Quoi qu’il en soit, le design d’interface, ou la scénarisation Web, tient dans l’établissement d’une expérience émotionnelle et physique; le parcours et les actions…la composition visuelle et l’ergonomie. Le design pourrait un jour évoluer pour devenir la discipline du “mapping”.

L’interaction entre le paysage physique et celui imaginaire n’est jamais loin. C’est une théorie récurrente dans ma pratique et mon enseignement. J’y reviendrais bientôt afin de clarifier ma pensée qui peut sembler, à ce moment-ci, un peu loin du Web. Mais voici la piste; le site et le lieu sont des concepts physiques qui trouvent des équivalents dans le domaine numérique (site-Web/site-paysage).

ideogramme

Agrégat graphique ou la nouvelle esthétique

L’esprit de l’esthétique Web s’étend maintenant dans le design graphique imprimé; nous ne sommes plus en présence d’un contenu linéaire, mais bien d’une esthétique possédant des accès démultipliés à son contenu. Une esthétique où les strates de sens offrent des parcours multiples. Une esthétique d’abondance où les éléments disruptifs parallèles s’entremêlent au contenu “véritable” pour former une expérience visuelle dense, où les styles, références et expériences imagières sont superposés afin d’enrichir le message original.
C’est une sorte de revanche de l’ornementation tant rabattue par la modernité…