Cartographie de mon processus de recherche création

Petit polaroid de ma carte des relations, carte heuristique ou «mind map» de mon processus de création/réflexion en prévision de ma conférence à la maîtrise en muséologie et pratiques des arts à l’UQO (le 8 mars prochain).

carte heuristique février 2017

Théorie critique de la modernité tardive : l’accélération du temps social

Abbaye de Saint-Benoit-Du-Lac

Abbaye de Saint-Benoit-Du-Lac

Si les valeurs incarnées dans les espaces interstices et les ruines (qui s’apparentent chez moi à des espaces liminaires) sont bien identifiées*, qu’est-ce qui me pousserait à chercher le contact avec ces espaces et ces valeurs autres véhiculées par notre société? Pour esquisser le début d’une compréhension des forces agissantes, je me réfèrerai à l’ouvrage d’Hermut Rosa, Théorie critique de la modernité tardive. Cet ouvrage amène une explication de notre relation à l’espace et au temps depuis la modernité, ou ce que Rosa nomme comme la modernité tardive. Selon l’auteur, il y aurait eu la période de modernité, de postmodernité, d’hypermodernité et maintenant nous serions dans la période de modernité tardive. Et cette modernité tardive serait caractérisée par l’accélération. L’accélération du temps social, l’accélération pour la reconnaissance, l’accélération de la consommation. Citations en vrac. Je dois encore digérer cet ouvrage.

La lutte dynamique pour la reconnaissance

«De ce fait, la lutte pour la reconnaissance dans la société moderne est devenue elle aussi un jeu de vitesse : puisque nous gagnons l’estime sociale à travers la compétition, la vitesse est essentielle à la reconnaissance dans les sociétés modernes.» p.79

Cette donnée est réelle, j’en fais l’expérience quotidienne, et le faire savoir pèse lourdement dans l’actualisation d’une carrière artistique. Or cet acte de faire savoir est en contradiction formelle avec la donné d«être» et de celle de l’expérience. Tout au plus on peut en faire un compte-rendu, mais l’expérience en perd un peu de son essence, de sa vérité, il me semble. Cette idée de diffusion et de reconnaissance m’a brulé en 2010. Et Dieu merci qu’il y a eu ma sabbatique en 2011-2012 pour me permettre de reconnecter avec mon acte créatif intuitif, non intentionné, non dirigé, non désigné. Mais il y a bel et bien eu une passe à vide, une perte de sens qui m’a profondément marqué. Ce que je retiens de cette expérience est surtout les motifs de cette dérive; je ne créais plus pour moi, pour répondre à un besoin interne de régulation, à une force qui m’aidait à contre-balancer le marché professionnel. J’étais rendu de plain-pied dans ce marché. Perte de sens.

«L’accélération sociale est devenue une force totalitaire interne à la société moderne et de la société moderne elle-même… dans la société moderne tardive, le pouvoir totalitaire consiste plutôt en un principe abstrait qui assujettit néanmoins tous ceux qui vivent sous sa domination.» p.85

«Si des auteurs tels qu’Alain Ehrenberg ou Axel Honneth observent une tendance croissante à l«épuisement» de l’être dans la modernité tardive (dépressions cliniques et burn-out) cela, selon moi, est largement (sinon uniquement) attribuable à une lutte pour la reconnaissance qui, pour parler métaphoriquement, recommence encore et encore chaque jour, et dans laquelle aucune niche ni aucun palier sûrs ne peuvent être atteints.» p.82

La désynchronisation

«En termes plus systématiques, la désynchronisation apparaît entre les mondes social et extra-social, mais également entre des modèles de vitesse différents à l’intérieur des domaines de la société. En ce qui concerne la première forme, l’accélération de la société surcharge systématiquement les cadres temporels de la nature environnante. Ainsi, nous épuisons les ressources naturelles, comme le pétrole et les sols, à des rythmes bien supérieurs aux vitesses de leur renouvellement, et nous nous débarassons de nos déchets toxiques à un tempo beaucoup trop élevé pour que la nature puisse les traiter. Le réchauffement de l’atmosphère terrestre n’est lui-même rien d’autre qu’un processus d’accélération physique causé socialement…» p.94

«Le pouvoir de l’accélération n’est plus perçu comme une force libératrice, mais plutôt comme une pression asservissante. Bien sûr, pour les acteurs sociaux, l’accélération a toujours été les deux à la fois : une promesse et une nécessité. À l’époque de l’industrialisation, par exemple, elle était, pour la pluspart du temps, plutôt la seconde que la première, mais elle porta néanmoins en elle le potentiel libérateur pendant tout le XXe siècle. Aujourd’hui cependant, au début du XXIe siècle «mondialisé», la promesse perd de son potentiel, la pression devient accablante à un point tel que les idées d’autonomie individuelle et collective (démocratique) deviennent anachroniques». P109-110

 Temporalité

«Alors que les individus se sentent eux-mêmes libres, ils se sentent également dominés par une série d’exigences sociales excessive et en constante augmentation.» p.101

Saturation sociale

«Ce par rapport à quoi nous sommes aliénés par les diktats de la vitesse, je l’ai dit, n’est pas notre être intérieur immuable ou inaltérable, mais notre capacité à nous approprier le monde.» p.137

Ce qui est sur, est que l’expérience des ruines et espaces interstices modifient ma relation au temps d’une façon significative et salvatrice. Ces périples participent donc à une certaine reconnection avec le temps social, à une re-synchronisation pour effectuer une reproduction culturelle (c’est-à-dire le passage d’un savoir et de normes culturelles d’une génération à l’autre, qui apporte une certaine dose de stabilité et de continuité à la société) même si celle-ci est uniquement personnelle.
Enfin, il y a là matière à compréhension de l’appel de ces espaces interstices.

 

*Ce travail d’identification des valeurs véhiculées par les espaces interstices et résiduels a été effectué dans le cadre de mon séminaire portant sur la perception et l’effet de l’art donné par Jocelyne Lupien à l’hiver 2015.

Communitas / communauté

«C’est en perdant ton centre que tu perds ta communauté»

Dans mon livre il y a donc l’idée d’être centré -intimement associé à être constant- qui est intimement liée à l’idée d’être en communauté. Afin de pouvoir être reconnaissable par les autres, avoir une certaine stabilité (émotionnelle, caractérielle, philosophique, etc.) est essentielle. Et la reconnaissance mène à l’appartenance en communauté.

Mais alors, quel genre de communitas peut-on retrouver dans des lieux abandonnés, donc souvent inhabités? Qu’est-ce qui permet ce passage du voyageur, cette traversée de l’espace liminaire vers le retour en communauté? Est-ce que l’apparent vide d’un lieu et la solitude qui l’habite peuvent-êtres une sorte de communitas? Ou en d’autres mots, est-ce qu’un type de lieu, par ses caractéristiques, et les affects qu’il déclenchent en nous, peut aire office d’espace liminaire et nous réconcilier avec un état d’être? Est-ce que la «pactisation»* avec un esprit du lieu particulier peut-être suffisant pour nous reconnecter à une partie essentielle de notre être afin de pouvoir retourner en communauté; recentré?

N’est-ce pas ces valeurs, associées à ce type de lieux (espace interstices, friches urbaines, ruines, etc.), qui me permettent de retomber en accord avec notre société? Petite interrogation qui semble porter sa réponse en elle-même.

 

Jardin du solstice d'hiver_depliant

Jardin du solstice d’hiver_depliant

*pactiser avec un lieu, comme les anciens disaient, était l’acte de vivre en accord avec les daïmon présents dans un site; son genius loci. «Le Genius Loci est traditionnellement défini comme une allégorie du lieu. Projection imaginaire, il est un lieu habité par un “esprit”, stratifié en références mythologiques et allégoriques. Son fondement est dans l’ancrage.»1

1-Brayer Marie-Ange (texte tiré de l’ouvrage de Barry Judith, Pascal Convert, Rainer Pfnür) (1993). Genius Loci, La Différence, Paris, p.11

Carnet de bord : Notes in situ

Retranscription de moments significatifs extraits de mon carnet de notes de voyage :

Jour 1, 11 octobre 2016

Afin de parvenir au mapping de ce lieu, j’ai décidé de débuter par le seul endroit que je connaissais; les marches de la rue Opale. Je vais dresser une carte afin de savoir où je suis allé et d’où proviennent les images.

Cartographie :

  • Ajustement selon les réelles configurations
  • Relever les points d’intérêts
  • Photographie (avec portable) des lieux
  • Parcours  à pied

Jour 2, 12 octobre 2016

Rencontre avec  Fred Kistabish, Algonquin-cri, résident de Joutel à temps partiel (9mois/année). Ensuite avec sa femme, dans une maison pour ainée à Pikogan (qui veut dire Tpee).

Quel hasard, c’est le cousin de Dominique Rankin! Lui ais donné ma carte d’affaires. Il m’a dit salut, JF! Et que je devrais avoir mon dossard rouge pour éviter les chasseurs. Selon Fred, 2 500 personnes vivaient ici. Un aréna avec des cours de patinage, un hôtel et ses danseuses, un CLSC avec ambulance; les maisons avaient des fondations. Tout a été remblayé.

La vérité qui se dégage d’eux…

Jour 3, 13 octobre 2016

Réveil sous la neige. La nuit a été froide, mais rien n’y présageait. 20 pendant le tournage du timelapse au feu…
Me sens à Noël.

Perdu mon temps à Amos…

Achats gants de cuir pour photos et veste de chasseur orange.

Jour 4, 14 octobre 2016

Retour à Joutel, avec un petit détour à Matagami. Tant de solitude et de calme là-bas. LE retour au site est bon. La lumière est belle, parfaite pour ce que j’ai besoin de faire. Ce matin j’ai circonscrit une cabane de chasseur en hauteur. Plusieurs portes, un ciel variable, en mouvement. Très heureux. J’ai hâte de voir les images.

Le détour par Amos, imposé par mes batteries mortes et la neige m’a en quelque sorte déconnecté. Comme si j’étais sur le chemin du retour, à la maison en train de perdre mon temps à magasiner des amplis…

Ici c’est en condensé, les activités sont possibles et réduites au minimum. Temps et espace pour se concentrer sur ce qu’il y a d’essentiel-Sur ce qui fait du sens. 

«le confort est l’ennemi de ma créativité»

Joutel traitait de l’absence. Plus qu’une mémoire. Car le stage de base était là, mais pas les éléments personnels-privés.

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Absentia : Débriefing

Depuis mon retour, je ne cesse de réécrire mon texte de démarche qui explique mon processus créatif. Je le complète, en enlève des parties, remplace certains mots… Comme si ce temps passé sur le terrain, après si longtemps de jachère, m’a permis de mieux comprendre ce que je vais chercher et surtout vivre dans ces expéditions. Mais le texte demeure encore un peu flou et imprécis. C’est peut-être qu’il est impossible de résumer ces actions en quelques lignes. Possiblement que les expériences, les affects et sensations, multiples, ne peuvent complètement entrer dans une seule boîte ou une seule fonction. Ou bien il peut s’agir d’un problème d’interlocuteur.

Quoi qu’il en soit, il est évident que le rétablissement de lien avec l’exploration créative in situ est maintenant bien engagé. Mais avec un regard différent, plus conscient du processus, comme si l’heuristique de l’action amenait avec elle aune acuité renouvelée dans la création in situ. J’y crois de nouveau. 

Mais ce regard introspectif, intellectuel et analytique, éloigne d’une certaine mesure de l’action intuitive si chère dans mon processus de création. Il me faut donc séparer consciemment ces deux parties, soit la création d’un côté et de l’autre, ce qui prend la forme de la recherche. Car pour faire ce projet de recherche création, il me faut vivre complètement l’expérience du voyage qu’interpelle ces périples dans des espaces interstices.  Le temps distillera le reste. Ce parcours a donc établi une règle méthodologique importante; respecter les cycles de l’être et du faire de ceux du comprendre et du faire savoir.

Cartographie de l’espace interstice; atelier de recherche création 1

Me voilà arrivé à presque destination, mais pas tout à fait. Suis à Senneterre, car après 10 heures de route, il fallait arrêter. Ce soir du temps pour tester mes caméras Canon équipées de l’interface Magic Lantern et de mon rail motorisé Kessler. Demain, ce sera la rencontre avec les ruines (ou ce qu’il en reste) d’un village minier abandonné au nord de Val d’Or. Cette expédition est au coeur de mon atelier de recherche création 1, dont l’objectif principal est de renouer avec l’expérience de terrain, c’est-à-dire la découverte de lieux inédits et la création in situ. Parce que cet acte est non seulement essentiel à ma pratique de création, mais également à mon équilibre personnel même. Si j’ai choisi cette ville fantôme, c’est que j’ai un impératif besoin d’aller à la rencontre d’espaces qui proposent des univers possibles. Que ceux-ci soient réels ou imaginaires (ce qui est souvent le cas), ce qui compte est l’ouverture que ces lieux opèrent en moi. J’y reviendrai plus tard.

Pour le moment, le travail de la semaine consiste à : parcourir et habiter les lieux, comprendre les composantes du lieu, les traces présentes et les usages passés; effectuer un relevé cartographique à l’aide de croquis soulignant les relations subsistant dans le site ; appropriation des lieux à l’aide de la photographie (time lapse sur rail) afin de saisir le passage du temps : saisir les caractéristiques formelles, paysagères et d’affect. Voilà. Gros projet, mais ce sont des objectifs et ce qui va se passer là-bas sur le site pourra évoluer.

À noter que j’ai pris la journée d’hier afin de compléter un nouveau personnage qui pourra être animé en stop motion. C’est une intuition qui m’a guidée à construire cette nouvelle marionnette faite de bois, de cuivre et d’acier. Je me suis laissé guidé par les pièces et objets trouvés dans mon inventaire à l’atelier. On verra bientôt ce que ce petit homme sera capable de faire. En attendant, voici le lien YouTube de Débâcle, un film de stop motion que j’ai réalisé en 2004 et quelques images du nouveau personnage.

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L’altérité comme lieu de rencontre

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Introduction

Le séminaire «récit de voyage hypermédiatique» dans lequel cet essai s’inscrit s’est déroulé à l’hiver 2016. Ce groupe de recherche création, comme je devrais plutôt le nommer, s’est penché sur les nombreuses relations qu’entretiennent la création et l’expérience du voyage. Comme nous avons pu le constater, le sujet est vaste et peut s’étendre, à l’image du rhizome, quasi à l’infini. La quantité et la diversité des textes proposés par la professeure Miron indiquent d’ailleurs comment cette idée s’infiltre dans une multitude de postures de recherche, de pratiques quotidiennes de la création et même d’orientations pédagogiques.

Pendant cette session d’hiver, nous avons notamment étudié la différence entre le parcours du touriste et de celui que nous appelons le voyageur, été introduit au concept de liminarité, du rite de passage et de l’agrégation dans quelques sociétés, parlé des concepts de territorialité et de géographie culturelle, compris les subtiles différences à l’œuvre dans le processus de création et certaines catégories d’intelligences créatives, participé à une retraite autochtone avec un chef Algonquin qui nous a partagé la sage philosophie de son peuple et nombres d’autres sujets tout aussi stimulants. Mais ce qui m’a le plus interpellé est la posture avec laquelle nous avons abordé les travaux et rencontres de ce groupe de recherche. Je parle ici de la posture de recherche création A/R/Tography (De Cosson and Irwin 2004), dont la philosophie repose sur l’altérité. Les A/R/Tographes (traduction libre maintenant utilisée dans ce texte) acceptent que leur savoir soit informé par la mouvance même du projet et du contact avec l’autre. Et l’autre peut autant être un autre individu qu’une autre des identités personnelles du chercheur créateur. C’est-à-dire que ce processus table sur une position organique perméable, misant sur la construction des savoirs informée par l’interaction des différentes pratiques de la recherche, de la création et de l’enseignement. L’A/R/Tographie est donc un processus d’interactions interne et externe qui repose sur la co-construction des connaissances.

C’est donc avec cette approche que nous avons abordé le sujet de ce groupe de recherche, faisant beaucoup place au parcours de découverte et du partage de celle-ci avec le reste des membres du groupe. Il faut préciser ici que ce processus dans lequel nous avons été conviés reflète peu les manières de faire et standards traditionnels des processus de recherche académique universitaire. La principale différence repose sur l’idée du partage et du dialogue alors que les groupes de recherche traditionnels encouragent plutôt la verticalité des connaissances. Dans ce groupe de recherche sur les récits de voyage hypermédiatique, personne, a priori ne détenait la vérité absolue ou ne jouait le rôle de directeur suprême. Chacun apportait sa contribution et ses expériences personnelles face au sujet et acceptait que ses positions soient remises en jeu. Par ce processus, nous avons été invités à remettre constamment nos idées à l’épreuve du réel et de l’expérience afin d’y apporter un autre éclairage. Comme j’ai pu m’en rendre compte, c’est surtout notre expérience de la relation à l’autre qui a été requestionné afin de stimuler la curiosité, la découverte et l’évolution.

S’il n’y a pas de «professeur» maître à bord, qui mène le bateau?

Bien entendu, la professeure Miron a mis la table et a engagé le groupe de recherche dans cette direction A/R/Tographique. Mais elle a par la suite joué un rôle plutôt effacé pour laisser la place aux autres membres du groupe. Alors je ne crois pas que ce soit tant l’absence d’un tuteur qui a caractérisé ce groupe de recherche, mais plutôt la présence de plusieurs mentors à différentes étapes du processus. J’aime bien utiliser la figure du mentor plutôt que du patriarche (plus près du maître traditionnel), car la différence entre ces deux attitudes est très claire. Dans le cas du père, celui-ci incarne la figure d’autorité à respecter sur laquelle il faut s’aligner. Tandis que dans la figure du mentor, il s’agit plutôt d’inculquer la paternité au lieu de l’incarner. De donner à l’autre les clefs nécessaires afin qu’il traverse lui-même les différents seuils pour modifier sa perspective, son jugement, ses actions, sa pensée, etc.

Dans cette perspective, chaque membre du groupe de recherche a donc eu quelque chose à apporter à la réflexion à un temps donné. Un peu à l’image du bâton de parole utilisé dans les cercles de paroles des Amérindiens, où l’attention sans équivoque est accordée à celui qui détient ce puissant objet émotionnellement chargé, chaque membre du groupe détenait un savoir pertinent à un temps donné. Les savoirs A/R/Tographiques se déploient donc à l’image du rhizome en misant sur la pluralité des connexions/contributions. C’est la force de ce système qui porte en son sein même toutes les connexions possibles des pensées de ses intervenants.

L’autre comme tremplin des connaissances

La posture A/R/Tographique implique en son centre l’horizontalité. C’est-à-dire le développement de la connaissance par une philosophie qui s’appuie sur l’altérité. En misant sur la qualité des relations humaines et la contribution de tous les différents intervenants, les A/R/Tographes enrichissent ainsi leur propre processus de recherche création. Cette posture mise sur la richesse des points de vue différents que l’autre peut amener face à sa propre réflexion.

«As a teacher I am also reminded of the power of the student as «other», that without this «other» constantly reflecting back to me my [re]learning, I am nothing. Without the «other» honoured as equal in the circling hermeneutic of learning and [re]learning, I will become ungrounded.»  (Alex de Cosson, The Hermeneutic Dialogic).

J’aime mettre l’état du chercheur en parallèle avec celle de l’étudiant. Les deux ne sont pas si fondamentalement différentes : il s’agit d’un état d’ouverture, d’expérimentation de découverte. Mais parfois l’étudiant a besoin d’être guidé, accompagné. Il a besoin d’un mentor ou d’un Gourou (qui signifie personne qui a du poids dans un domaine) pour lui montrer une autre voie afin qu’il puisse avancer dans le chemin à sa façon. Mais c’est peut-être également la condition du vrai chercheur; qui demeure ouvert aux opinions extérieures, aux collaborations et opinions divergentes afin de l’aider à ouvrir sa perspective. Enfin, l’image du chercheur qui opte pour une posture A/R/Tographique. C’est dans cette condition que je crois que ce type de chercheur est également un étudiant. Car il demeure perméable à l’autre, perméable à l’errance (mot qui fait tant peur dans les sphères académiques!), qui est prêt à s’engager dans ces territoires flous, mais combien riches que sont les relations humaines.

Le chercheur comme étudiant autonome

L’idéal serait d’être un chercheur qui soit un étudiant autonome. Dans la mesure où ce type de chercheur demeure perméable aux enseignements des autres, aux événements, aux détours et surtout à ses étudiants et à ceux qui sont considérés comme des «subalternes». Je n’aime pas employer ce mot, mais il fait image pour exprimer clairement mon propos. Car qui dit être ouvert aux opinions non hiérarchiques signifie être ouvert à ses lacunes ou ses limites personnelles, mais inversement à toutes les directions inattendues ou non envisagées imposées par ces mêmes limites, voire même aux pistes proposées par nos errances/erreurs (ce que Lancri décrit comme le processus en étoile (Lancri 2006)). Et ces directions inattendues ouvrent et permettent l’émergence de nouvelles questions et formes de connaissances; n’est-ce pas l’objectif ultime de la recherche?

Par contre, accepter d’être perméable à tous ces éléments extérieurs nécessite que l’ego lâche prise afin d’accepter de se laisser transformer. De se laisser transformer par l’intellect autant que par le physique, de se laisser transformer autant par les idées que par les expériences (esthétiques, sensuelles, etc.). Peut-être que le mot A/R/Tographie n’est complet que si l’on prend pour acquis que ce type de chercheur créateur privilégie l’ouverture dans ses actions.

A

R

T

S (student)

Mais suivant cette affirmation, je crois qu’il faudrait ajouter un «S» à A/R/Tographie. Un «S» pour student, afin de compléter la boucle.
Un «S» mit à la fin du mot (idée amenée par Treveur Petruzziello), car il englobe toutes les autres activités, qu’il en influence la totalité.

L’ajout à la fin est symbolique, dans le sens que ce sont toutes ces pratiques (artist, teacher, researcher) qui sont affectées par l’esprit de l’étudiant; celui qui désire constamment apprendre. Bien entendu, cet ajout est superflu pour la personne qui adopte cette posture; l’esprit de l’étudiant est présent de facto dans cette idée d’interaction. C’est plutôt pour appuyer mon argument que j’en parle ici. Pour signifier que le chercheur devrait toujours conserver son esprit d’étudiant. Et le mot étudiant est dérivé du mot étude. Sa racine étymologique éclaire le propos : le mot est emprunté au pluriel latin classique studia, interprété comme nom féminin singulier, de studium «attachement, zèle, soin» et «goût pour l’étude», dérivé de studere «avoir de l’attachement pour», «s’appliquer à» (→studieux). Ce verbe se rattache, comme les mots latins stupere, stupor (→stupeur) et stuprum (→stupre), à des termes indo-européens exprimant un mouvement, un choc (Rey 2006).

Deux mots qui font sens ici.

D’un côté, car l’ A/R/Tographie calque sont mode opératoire sur l’idée du voyageur et que celle-ci interpelle le mouvement, et de l’autre, car l’intégration de cette posture dans les pratiques actuelles de recherche création pourrait causer un choc en bousculants certaines pratiques de la recherche.

Expérience personnelle

Ma pratique personnelle de la recherche création et de l’enseignement a toujours été un cycle récursif d’apprentissage, d’expérimentation et de partage. Sans la partie étudiant, ce cycle ne serait pas complet. La preuve, je suis inscrit au doctorat alors que je suis professeur permanent depuis maintenant 10 ans.  C’est franchement un privilège que de pouvoir vivre ce parcours académique avec l’unique objectif de mettre en lumière les fonctionnements de ma démarche de recherche/création/enseignement afin de mieux les comprendre pour les repousser. C’est d’ailleurs pourquoi ma pratique d’enseignant fait maintenant partie prenante du sujet de mon doctorat; autant dans les objectifs que dans le corpus d’étude. Et ce groupe de recherche qui se penche sur les liens qui existent entre la création et l’expérience du voyage a été un élément déclencheur dans cette réalisation. Car cette idée du nomade, celui qui parcourt les territoires de façon cyclique (ou migratoire), est une parfaite analogie de mon propre périple professionnel.

Œuvre : fiction autobiographique

Accueillir la posture A/R/Tographie a produit des résultats tangibles cette session. À plusieurs niveaux, je me suis laissé transformer dans ma perspective et dans mon processus de recherche création. La preuve est que j’ai fait l’acquisition d’un nouveau médium, l’écriture de fiction. En effet, j’ai décidé de m’aventurer à créer une œuvre avec les mots (bandes de littéraires vous m’avez eu!). C’était une réelle expérimentation pour moi, car je suis un créateur de formes et professeur en design graphique, et non pas un littéraire comme l’étaient la majorité des membres de ce groupe de recherche. Non, un designer qui travaille les images et les formes, quelqu’un qui se soucie d’une finalité, mais surtout des fonctions qui doivent intervenir dans une création. Ici, le parcours a été tout à fait différent, j’ai choisi de créer une œuvre littéraire d’autofiction, car l’écriture me parle de plus en plus. Même si les mots n’étaient pas un médium que j’entrevoyais comme faisant partie de mon arsenal créatif, le fait d’en faire d’une façon continue m’a fait réaliser que cette technique était latente en moi et que l’exercice de disparition qu’elle exige me séduit. Je perçois une influence directe de l’intégration de cette posture A/R/Tographique, qui remet en cause notre relation à l’autre et forcément, notre rapport à notre création. Et comme nous savons, la technique est secondaire dans l’acte créatif, il importe plutôt d’avoir quelque chose d’unique, de personnel à raconter. Chaque individu est une construction unique dans le temps : «There is a vitality, a life-force, an energy, a quickening that translated through you into action and because there is only one of you in all of time, this expression is unique. And if you block it, it will never exists through any other medium and be lost» (Robinson 2011)

J’ai été ébranlé par l’ouverture et la vulnérabilité qui ont animé les participants à ce groupe de recherche. J’ai découvert que les récits engagent une partie de soi qui ne peut être bricolée. Un peu à l’image de la musique, ce médium qui occupe une grande partie de mon temps créatif depuis quelques années. Quoique dans la littérature, ce ne soit pas tant une question d’instantanéité que de vérité. Mais comme la musique, si ça sonne faux, le public/lecteur décrochera. C’est probablement pourquoi j’ai été séduit par ce nouveau médium qui s’ajoute maintenant à ma pratique créative.

Mise en contexte : l’art en Asie du Sud-est

Mon récit d’autofiction l’Appel de l’hiver se base sur une année sabbatique passée en Asie du Sud-est. Cette année de voyage m’a permis de me recentrer sur l’aspect contemplatif de ma personnalité par la réalisation de plusieurs périples en moto et en voiture dans divers pays communistes armés de ma seule caméra et d’un carnet de notes. Quoi que beaucoup d’images prises aient porté sur les actions et les traces du geste industriel (ruines, friches, espaces indéfinis, lieux abandonnés, etc.), plusieurs clichés ont fait une place importante aux individus dans leur milieu. Mais qui plus est, de comprendre leur démarche de création authentique basée sur un ardent désir d’ouvrir les horizons du public à l’histoire et la réalité (autant du pays que du monde extérieur). Tous ces road trips et les rencontres avec l’autre m’ont permis de saisir l’importance des arts dans ces sociétés contrôlées. L’art comme vecteur de changement social, l’art comme outil de revendication, l’art comme véhicule idéologique, l’art comme acte de mémoire, l’art comme lien avec le sacré. Comparé à la majorité des préoccupations artistiques d’ici, je ne peux qu’admirer ces vecteurs d’inspirations et de motivations découverts en Asie.

Non pas qu’il n’existe aucune démarche artistique authentique et fédératrice au Québec, mais force est de constater que la rencontre avec des préoccupations tangibles a davantage mis de distance entre moi et le monde de l’art occidental en général. Bien entendu, cette distance était déjà présente bien avant mon départ pour l’Asie. Ce voyage n’a en quelque sorte que révélé et mis à jour les raisons de cet écart entre le monde de l’art actuel et moi. Cette distance s’est traduite par une perte de sens dans mon acte créatif. Surtout à cause de l’attitude du monde de l’art et des stratagèmes mis en place pour assurer le fonctionnement des structures établies. Dans ces «systèmes», il y a peu de place pour un processus et des individus fonctionnant sur les principes de l’A/R/Tographie. L’artographe Alison Pryer en parle en ces mots : «They are the gullies and gorges that comprise the varied landscapes and the institutional terrains of academic culture, public schooling practices, and the often hermetic art world.» (De Cosson and Irwin 2004)

Récit initiatique

Dans mon œuvre littéraire l’appel de l’hiver, il a été question d’un voyage à l’intérieur d’un voyage. D’un périple à la rencontre de l’esprit nordique nipponais, mais encore plus à la rencontre d’un espace intime et introspectif. Bien entendu, ce parcours dans le territoire a engagé un périple initiatique, et ce voyage intérieur, provoqué par un mouvement physique, a été le plus marquant. À l’image de Pierre dans mon récit d’autofiction, je ne peux affirmer qu’il y a eu une résolution ou une agrégation claire qui me permette de reconnecter avec cette communauté artistique que j’avais laissée derrière au Québec. Peut-être que je suis demeuré connecté avec la communitas (Turner 1990) qui s’était formée à travers ce voyage? D’où mon impression que le retour, l’agrégation n’a pas encore eu totalement lieu. Mais ce groupe de recherche m’a permis de mettre des mots et des concepts sur cette mouvance philosophique, ce décalage de valeurs, et de connecter avec une nouvelle communauté qui fait preuve d’une ouverture et d’une humanité à tant de niveaux.

Résolution

Que reste-t-il de cette idée de périple en Asie, du rite de passage que ce voyage a initié? Mais d’abord en suis-je vraiment revenu? Ou est-ce que cette quête a trouvé une forme d’exutoire dans le domaine de la musique avec l’idée d’entrer en relation -ce désir de communauté et le médium de l’écriture? Quoi qu’il en soit, la rencontre avec l’idée du lieu et de ce qui le définit a toujours une place au cœur de ma gestation créative, et la recherche avec l’expérience esthétique spirituelle demeurera toujours une source de motivation. Ma pratique de recherche création a toujours été une façon de trouver un équilibre et un sens à mes actions dans une perspective holistique. Aller à la rencontre de, dépasser quelque chose, revenir à, comprendre ceci, etc. Un peu à l’image de la théorie des contrastes développée au Bauhaus (Itten 2004) où il faut expérimenter les deux extrêmes afin de comprendre un concept, pour revenir en équilibre au centre.

Décloisonnement et pratique de recherche création et d’enseignement.

La reconquête de l’espace en friche de ma création ne m’effraie plus. Car ce que la posture A/R/Tographique m’a permis de comprendre est que ma pratique est en constante mouvance. Un mouvement initié autant dans le but de me déstabiliser (expérimenter) que de retrouver un équilibre. Et qu’y avait-il à atteindre à ce moment-là dans la vie de Pierre; dans ma vie? Le récit offre une perspective intéressante à ce sujet. Mais comme expliqué plus haut cette question demeure en partie ouverte. Le processus est encore à l’œuvre. Mais je suis fermement engagé dans le chemin, et de plus en plus j’ai l’intuition que le sens se révèle à moi.

J’ai en effet amorcé une réconciliation entre ma propre démarche et le domaine académique et artistique. Pour moi, l’activité du chercheur créateur professeur est un travail qui ne connaît pas de frontière claire entre la vie privée et la vie publique. Il s’agit en fait d’un espace liminaire où les frontières se redéfinissent constamment selon les préoccupations et les passions, la recherche de sens et surtout, les rencontres personnelles. Ces frontières, très floues, sont par définition déstabilisantes :

«In their daily praxis, artist/researcher/teachers must cross many disciplinary, professional, and cultural spaces and boundaries, often finding themselves living with/in marginal spaces. The presence of spaces and invisible boundaries is indicated by the small slashes located between each of the words : artist/researcher/teacher.» (De Cosson and Irwin 2004).

Mais ce sont ces transactions constantes avec les frontières existantes qui caractérisent ma pratique. C’est dans cet état de l’esprit du voyage et du nomade que je trouve mon identité (Bonnemaison, Cambrézy et al. 1999). Peut-être que de reconnaître d’autres praticiens vivant la même problématique que moi était suffisant à cette étape-ci. Car modifier des comportements académiques ou institutionnels requiert beaucoup de patience et d’efforts. Mais la génération actuelle d’étudiants, qui fonctionnent beaucoup plus sur le modèle participatif et inclusif et qui considèrent le professeur comme un égal me porte à croire que les choses sont en train de changer. À l’image de l’A/R/Tographie, ces changements de paradigmes doivent se faire par ceux qui incarnent en eux cette mouvance et cette philosophie. Il serait difficile d’imaginer que ces changements proviennent d’une hiérarchie verticale. Comme j’ai tenté de l’expliquer, les fondements mêmes de l’A/R/Tographie sont l’inclusion, l’ouverture et l’horizontalité. Des fondements qui appellent à une sorte de révolution permanente et un désir de perméabilité, de flou. Des valeurs qui semblent en porte-à-faux avec les méthodes traditionnelles positivistes de la recherche.

C_A/R/Tographie de l’altérité

Cependant, à l’image des nomades qui ont besoin de la société sédentaire pour exister, il semble adéquat de penser que la posture herméneutique (Springgay 2008) de l’A/R/Tographie nécessite elle aussi son contraire philosophique afin de s’inscrire dans les institutions. Peut-être pour éclairer, comme la théorie des contrastes, les différentes modalités et intelligences qu’elle révèle à sa façon.

D’ailleurs, à l’image du Bauhaus, où la philosophie première était de créer des concepteurs compétents qui seraient en mesure de matérialiser leurs propres concepts, la posture A/R/Tographique mise aussi sur cette idée de l’artiste complet. Mais en repoussant la barre un peu plus haute en y ajoutant maintenant la donnée enseignement. Ce qui est sur, c’est que l’A/R/Tographie est un processus tout à fait pertinent dans le domaine relativement nouveau de la recherche création. Spécifiquement, car ces terrains demeurent des territoires à cartographier et des paysages à baliser, d’où pourront émerger, entre autres grâce à l’A/R/Tographie, à d’autres lieux de rencontres combien nécessaires à une compréhension holistique de l’expérience humaine.

Références

Bonnemaison, J., et al. (1999). Le territoire, lien ou frontière? Paris ; Montréal, L’Harmattan.

De Cosson, A. and R. L. Irwin (2004). A/r/tography : rendering self through arts-based living inquiry. Vancouver, Pacfic Educational Press.

Itten, J. (2004). Art de la couleur : approche subjective et description objective de l’art. Paris, Dessain et Tolra.

Lancri, j. (2006). Comment la nuit travaille en étoile et pourquoi. La recherche création. Montréal, Les presses de l’université du Québec.

Rey, A. (2006). Dictionnaire historique de la langue française. Paris, Dictionnaires Le Robert.

Robinson, K. (2011). Out of our minds : learning to be creative. Chichester, Capstone.

Springgay, S. (2008). Being with a/r/tography. Rotterdam, Sense Publishers.

Turner, V. W. (1990). Le phénomène rituel structure et contre-structure. Paris, Presses universitaires de France.

_Tiré du blogue «Récit nomade» auquel je contribue cette session.