Cartographie de l’espace interstice; atelier de recherche création 1

Me voilà arrivé à presque destination, mais pas tout à fait. Suis à Senneterre, car après 10 heures de route, il fallait arrêter. Ce soir du temps pour tester mes caméras Canon équipées de l’interface Magic Lantern et de mon rail motorisé Kessler. Demain, ce sera la rencontre avec les ruines (ou ce qu’il en reste) d’un village minier abandonné au nord de Val d’Or. Cette expédition est au coeur de mon atelier de recherche création 1, dont l’objectif principal est de renouer avec l’expérience de terrain, c’est-à-dire la découverte de lieux inédits et la création in situ. Parce que cet acte est non seulement essentiel à ma pratique de création, mais également à mon équilibre personnel même. Si j’ai choisi cette ville fantôme, c’est que j’ai un impératif besoin d’aller à la rencontre d’espaces qui proposent des univers possibles. Que ceux-ci soient réels ou imaginaires (ce qui est souvent le cas), ce qui compte est l’ouverture que ces lieux opèrent en moi. J’y reviendrai plus tard.

Pour le moment, le travail de la semaine consiste à : parcourir et habiter les lieux, comprendre les composantes du lieu, les traces présentes et les usages passés; effectuer un relevé cartographique à l’aide de croquis soulignant les relations subsistant dans le site ; appropriation des lieux à l’aide de la photographie (time lapse sur rail) afin de saisir le passage du temps : saisir les caractéristiques formelles, paysagères et d’affect. Voilà. Gros projet, mais ce sont des objectifs et ce qui va se passer là-bas sur le site pourra évoluer.

À noter que j’ai pris la journée d’hier afin de compléter un nouveau personnage qui pourra être animé en stop motion. C’est une intuition qui m’a guidée à construire cette nouvelle marionnette faite de bois, de cuivre et d’acier. Je me suis laissé guidé par les pièces et objets trouvés dans mon inventaire à l’atelier. On verra bientôt ce que ce petit homme sera capable de faire. En attendant, voici le lien YouTube de Débâcle, un film de stop motion que j’ai réalisé en 2004 et quelques images du nouveau personnage.

20161009_212139

L’altérité comme lieu de rencontre

1

Introduction

Le séminaire «récit de voyage hypermédiatique» dans lequel cet essai s’inscrit s’est déroulé à l’hiver 2016. Ce groupe de recherche création, comme je devrais plutôt le nommer, s’est penché sur les nombreuses relations qu’entretiennent la création et l’expérience du voyage. Comme nous avons pu le constater, le sujet est vaste et peut s’étendre, à l’image du rhizome, quasi à l’infini. La quantité et la diversité des textes proposés par la professeure Miron indiquent d’ailleurs comment cette idée s’infiltre dans une multitude de postures de recherche, de pratiques quotidiennes de la création et même d’orientations pédagogiques.

Pendant cette session d’hiver, nous avons notamment étudié la différence entre le parcours du touriste et de celui que nous appelons le voyageur, été introduit au concept de liminarité, du rite de passage et de l’agrégation dans quelques sociétés, parlé des concepts de territorialité et de géographie culturelle, compris les subtiles différences à l’œuvre dans le processus de création et certaines catégories d’intelligences créatives, participé à une retraite autochtone avec un chef Algonquin qui nous a partagé la sage philosophie de son peuple et nombres d’autres sujets tout aussi stimulants. Mais ce qui m’a le plus interpellé est la posture avec laquelle nous avons abordé les travaux et rencontres de ce groupe de recherche. Je parle ici de la posture de recherche création A/R/Tography (De Cosson and Irwin 2004), dont la philosophie repose sur l’altérité. Les A/R/Tographes (traduction libre maintenant utilisée dans ce texte) acceptent que leur savoir soit informé par la mouvance même du projet et du contact avec l’autre. Et l’autre peut autant être un autre individu qu’une autre des identités personnelles du chercheur créateur. C’est-à-dire que ce processus table sur une position organique perméable, misant sur la construction des savoirs informée par l’interaction des différentes pratiques de la recherche, de la création et de l’enseignement. L’A/R/Tographie est donc un processus d’interactions interne et externe qui repose sur la co-construction des connaissances.

C’est donc avec cette approche que nous avons abordé le sujet de ce groupe de recherche, faisant beaucoup place au parcours de découverte et du partage de celle-ci avec le reste des membres du groupe. Il faut préciser ici que ce processus dans lequel nous avons été conviés reflète peu les manières de faire et standards traditionnels des processus de recherche académique universitaire. La principale différence repose sur l’idée du partage et du dialogue alors que les groupes de recherche traditionnels encouragent plutôt la verticalité des connaissances. Dans ce groupe de recherche sur les récits de voyage hypermédiatique, personne, a priori ne détenait la vérité absolue ou ne jouait le rôle de directeur suprême. Chacun apportait sa contribution et ses expériences personnelles face au sujet et acceptait que ses positions soient remises en jeu. Par ce processus, nous avons été invités à remettre constamment nos idées à l’épreuve du réel et de l’expérience afin d’y apporter un autre éclairage. Comme j’ai pu m’en rendre compte, c’est surtout notre expérience de la relation à l’autre qui a été requestionné afin de stimuler la curiosité, la découverte et l’évolution.

S’il n’y a pas de «professeur» maître à bord, qui mène le bateau?

Bien entendu, la professeure Miron a mis la table et a engagé le groupe de recherche dans cette direction A/R/Tographique. Mais elle a par la suite joué un rôle plutôt effacé pour laisser la place aux autres membres du groupe. Alors je ne crois pas que ce soit tant l’absence d’un tuteur qui a caractérisé ce groupe de recherche, mais plutôt la présence de plusieurs mentors à différentes étapes du processus. J’aime bien utiliser la figure du mentor plutôt que du patriarche (plus près du maître traditionnel), car la différence entre ces deux attitudes est très claire. Dans le cas du père, celui-ci incarne la figure d’autorité à respecter sur laquelle il faut s’aligner. Tandis que dans la figure du mentor, il s’agit plutôt d’inculquer la paternité au lieu de l’incarner. De donner à l’autre les clefs nécessaires afin qu’il traverse lui-même les différents seuils pour modifier sa perspective, son jugement, ses actions, sa pensée, etc.

Dans cette perspective, chaque membre du groupe de recherche a donc eu quelque chose à apporter à la réflexion à un temps donné. Un peu à l’image du bâton de parole utilisé dans les cercles de paroles des Amérindiens, où l’attention sans équivoque est accordée à celui qui détient ce puissant objet émotionnellement chargé, chaque membre du groupe détenait un savoir pertinent à un temps donné. Les savoirs A/R/Tographiques se déploient donc à l’image du rhizome en misant sur la pluralité des connexions/contributions. C’est la force de ce système qui porte en son sein même toutes les connexions possibles des pensées de ses intervenants.

L’autre comme tremplin des connaissances

La posture A/R/Tographique implique en son centre l’horizontalité. C’est-à-dire le développement de la connaissance par une philosophie qui s’appuie sur l’altérité. En misant sur la qualité des relations humaines et la contribution de tous les différents intervenants, les A/R/Tographes enrichissent ainsi leur propre processus de recherche création. Cette posture mise sur la richesse des points de vue différents que l’autre peut amener face à sa propre réflexion.

«As a teacher I am also reminded of the power of the student as «other», that without this «other» constantly reflecting back to me my [re]learning, I am nothing. Without the «other» honoured as equal in the circling hermeneutic of learning and [re]learning, I will become ungrounded.»  (Alex de Cosson, The Hermeneutic Dialogic).

J’aime mettre l’état du chercheur en parallèle avec celle de l’étudiant. Les deux ne sont pas si fondamentalement différentes : il s’agit d’un état d’ouverture, d’expérimentation de découverte. Mais parfois l’étudiant a besoin d’être guidé, accompagné. Il a besoin d’un mentor ou d’un Gourou (qui signifie personne qui a du poids dans un domaine) pour lui montrer une autre voie afin qu’il puisse avancer dans le chemin à sa façon. Mais c’est peut-être également la condition du vrai chercheur; qui demeure ouvert aux opinions extérieures, aux collaborations et opinions divergentes afin de l’aider à ouvrir sa perspective. Enfin, l’image du chercheur qui opte pour une posture A/R/Tographique. C’est dans cette condition que je crois que ce type de chercheur est également un étudiant. Car il demeure perméable à l’autre, perméable à l’errance (mot qui fait tant peur dans les sphères académiques!), qui est prêt à s’engager dans ces territoires flous, mais combien riches que sont les relations humaines.

Le chercheur comme étudiant autonome

L’idéal serait d’être un chercheur qui soit un étudiant autonome. Dans la mesure où ce type de chercheur demeure perméable aux enseignements des autres, aux événements, aux détours et surtout à ses étudiants et à ceux qui sont considérés comme des «subalternes». Je n’aime pas employer ce mot, mais il fait image pour exprimer clairement mon propos. Car qui dit être ouvert aux opinions non hiérarchiques signifie être ouvert à ses lacunes ou ses limites personnelles, mais inversement à toutes les directions inattendues ou non envisagées imposées par ces mêmes limites, voire même aux pistes proposées par nos errances/erreurs (ce que Lancri décrit comme le processus en étoile (Lancri 2006)). Et ces directions inattendues ouvrent et permettent l’émergence de nouvelles questions et formes de connaissances; n’est-ce pas l’objectif ultime de la recherche?

Par contre, accepter d’être perméable à tous ces éléments extérieurs nécessite que l’ego lâche prise afin d’accepter de se laisser transformer. De se laisser transformer par l’intellect autant que par le physique, de se laisser transformer autant par les idées que par les expériences (esthétiques, sensuelles, etc.). Peut-être que le mot A/R/Tographie n’est complet que si l’on prend pour acquis que ce type de chercheur créateur privilégie l’ouverture dans ses actions.

A

R

T

S (student)

Mais suivant cette affirmation, je crois qu’il faudrait ajouter un «S» à A/R/Tographie. Un «S» pour student, afin de compléter la boucle.
Un «S» mit à la fin du mot (idée amenée par Treveur Petruzziello), car il englobe toutes les autres activités, qu’il en influence la totalité.

L’ajout à la fin est symbolique, dans le sens que ce sont toutes ces pratiques (artist, teacher, researcher) qui sont affectées par l’esprit de l’étudiant; celui qui désire constamment apprendre. Bien entendu, cet ajout est superflu pour la personne qui adopte cette posture; l’esprit de l’étudiant est présent de facto dans cette idée d’interaction. C’est plutôt pour appuyer mon argument que j’en parle ici. Pour signifier que le chercheur devrait toujours conserver son esprit d’étudiant. Et le mot étudiant est dérivé du mot étude. Sa racine étymologique éclaire le propos : le mot est emprunté au pluriel latin classique studia, interprété comme nom féminin singulier, de studium «attachement, zèle, soin» et «goût pour l’étude», dérivé de studere «avoir de l’attachement pour», «s’appliquer à» (→studieux). Ce verbe se rattache, comme les mots latins stupere, stupor (→stupeur) et stuprum (→stupre), à des termes indo-européens exprimant un mouvement, un choc (Rey 2006).

Deux mots qui font sens ici.

D’un côté, car l’ A/R/Tographie calque sont mode opératoire sur l’idée du voyageur et que celle-ci interpelle le mouvement, et de l’autre, car l’intégration de cette posture dans les pratiques actuelles de recherche création pourrait causer un choc en bousculants certaines pratiques de la recherche.

Expérience personnelle

Ma pratique personnelle de la recherche création et de l’enseignement a toujours été un cycle récursif d’apprentissage, d’expérimentation et de partage. Sans la partie étudiant, ce cycle ne serait pas complet. La preuve, je suis inscrit au doctorat alors que je suis professeur permanent depuis maintenant 10 ans.  C’est franchement un privilège que de pouvoir vivre ce parcours académique avec l’unique objectif de mettre en lumière les fonctionnements de ma démarche de recherche/création/enseignement afin de mieux les comprendre pour les repousser. C’est d’ailleurs pourquoi ma pratique d’enseignant fait maintenant partie prenante du sujet de mon doctorat; autant dans les objectifs que dans le corpus d’étude. Et ce groupe de recherche qui se penche sur les liens qui existent entre la création et l’expérience du voyage a été un élément déclencheur dans cette réalisation. Car cette idée du nomade, celui qui parcourt les territoires de façon cyclique (ou migratoire), est une parfaite analogie de mon propre périple professionnel.

Œuvre : fiction autobiographique

Accueillir la posture A/R/Tographie a produit des résultats tangibles cette session. À plusieurs niveaux, je me suis laissé transformer dans ma perspective et dans mon processus de recherche création. La preuve est que j’ai fait l’acquisition d’un nouveau médium, l’écriture de fiction. En effet, j’ai décidé de m’aventurer à créer une œuvre avec les mots (bandes de littéraires vous m’avez eu!). C’était une réelle expérimentation pour moi, car je suis un créateur de formes et professeur en design graphique, et non pas un littéraire comme l’étaient la majorité des membres de ce groupe de recherche. Non, un designer qui travaille les images et les formes, quelqu’un qui se soucie d’une finalité, mais surtout des fonctions qui doivent intervenir dans une création. Ici, le parcours a été tout à fait différent, j’ai choisi de créer une œuvre littéraire d’autofiction, car l’écriture me parle de plus en plus. Même si les mots n’étaient pas un médium que j’entrevoyais comme faisant partie de mon arsenal créatif, le fait d’en faire d’une façon continue m’a fait réaliser que cette technique était latente en moi et que l’exercice de disparition qu’elle exige me séduit. Je perçois une influence directe de l’intégration de cette posture A/R/Tographique, qui remet en cause notre relation à l’autre et forcément, notre rapport à notre création. Et comme nous savons, la technique est secondaire dans l’acte créatif, il importe plutôt d’avoir quelque chose d’unique, de personnel à raconter. Chaque individu est une construction unique dans le temps : «There is a vitality, a life-force, an energy, a quickening that translated through you into action and because there is only one of you in all of time, this expression is unique. And if you block it, it will never exists through any other medium and be lost» (Robinson 2011)

J’ai été ébranlé par l’ouverture et la vulnérabilité qui ont animé les participants à ce groupe de recherche. J’ai découvert que les récits engagent une partie de soi qui ne peut être bricolée. Un peu à l’image de la musique, ce médium qui occupe une grande partie de mon temps créatif depuis quelques années. Quoique dans la littérature, ce ne soit pas tant une question d’instantanéité que de vérité. Mais comme la musique, si ça sonne faux, le public/lecteur décrochera. C’est probablement pourquoi j’ai été séduit par ce nouveau médium qui s’ajoute maintenant à ma pratique créative.

Mise en contexte : l’art en Asie du Sud-est

Mon récit d’autofiction l’Appel de l’hiver se base sur une année sabbatique passée en Asie du Sud-est. Cette année de voyage m’a permis de me recentrer sur l’aspect contemplatif de ma personnalité par la réalisation de plusieurs périples en moto et en voiture dans divers pays communistes armés de ma seule caméra et d’un carnet de notes. Quoi que beaucoup d’images prises aient porté sur les actions et les traces du geste industriel (ruines, friches, espaces indéfinis, lieux abandonnés, etc.), plusieurs clichés ont fait une place importante aux individus dans leur milieu. Mais qui plus est, de comprendre leur démarche de création authentique basée sur un ardent désir d’ouvrir les horizons du public à l’histoire et la réalité (autant du pays que du monde extérieur). Tous ces road trips et les rencontres avec l’autre m’ont permis de saisir l’importance des arts dans ces sociétés contrôlées. L’art comme vecteur de changement social, l’art comme outil de revendication, l’art comme véhicule idéologique, l’art comme acte de mémoire, l’art comme lien avec le sacré. Comparé à la majorité des préoccupations artistiques d’ici, je ne peux qu’admirer ces vecteurs d’inspirations et de motivations découverts en Asie.

Non pas qu’il n’existe aucune démarche artistique authentique et fédératrice au Québec, mais force est de constater que la rencontre avec des préoccupations tangibles a davantage mis de distance entre moi et le monde de l’art occidental en général. Bien entendu, cette distance était déjà présente bien avant mon départ pour l’Asie. Ce voyage n’a en quelque sorte que révélé et mis à jour les raisons de cet écart entre le monde de l’art actuel et moi. Cette distance s’est traduite par une perte de sens dans mon acte créatif. Surtout à cause de l’attitude du monde de l’art et des stratagèmes mis en place pour assurer le fonctionnement des structures établies. Dans ces «systèmes», il y a peu de place pour un processus et des individus fonctionnant sur les principes de l’A/R/Tographie. L’artographe Alison Pryer en parle en ces mots : «They are the gullies and gorges that comprise the varied landscapes and the institutional terrains of academic culture, public schooling practices, and the often hermetic art world.» (De Cosson and Irwin 2004)

Récit initiatique

Dans mon œuvre littéraire l’appel de l’hiver, il a été question d’un voyage à l’intérieur d’un voyage. D’un périple à la rencontre de l’esprit nordique nipponais, mais encore plus à la rencontre d’un espace intime et introspectif. Bien entendu, ce parcours dans le territoire a engagé un périple initiatique, et ce voyage intérieur, provoqué par un mouvement physique, a été le plus marquant. À l’image de Pierre dans mon récit d’autofiction, je ne peux affirmer qu’il y a eu une résolution ou une agrégation claire qui me permette de reconnecter avec cette communauté artistique que j’avais laissée derrière au Québec. Peut-être que je suis demeuré connecté avec la communitas (Turner 1990) qui s’était formée à travers ce voyage? D’où mon impression que le retour, l’agrégation n’a pas encore eu totalement lieu. Mais ce groupe de recherche m’a permis de mettre des mots et des concepts sur cette mouvance philosophique, ce décalage de valeurs, et de connecter avec une nouvelle communauté qui fait preuve d’une ouverture et d’une humanité à tant de niveaux.

Résolution

Que reste-t-il de cette idée de périple en Asie, du rite de passage que ce voyage a initié? Mais d’abord en suis-je vraiment revenu? Ou est-ce que cette quête a trouvé une forme d’exutoire dans le domaine de la musique avec l’idée d’entrer en relation -ce désir de communauté et le médium de l’écriture? Quoi qu’il en soit, la rencontre avec l’idée du lieu et de ce qui le définit a toujours une place au cœur de ma gestation créative, et la recherche avec l’expérience esthétique spirituelle demeurera toujours une source de motivation. Ma pratique de recherche création a toujours été une façon de trouver un équilibre et un sens à mes actions dans une perspective holistique. Aller à la rencontre de, dépasser quelque chose, revenir à, comprendre ceci, etc. Un peu à l’image de la théorie des contrastes développée au Bauhaus (Itten 2004) où il faut expérimenter les deux extrêmes afin de comprendre un concept, pour revenir en équilibre au centre.

Décloisonnement et pratique de recherche création et d’enseignement.

La reconquête de l’espace en friche de ma création ne m’effraie plus. Car ce que la posture A/R/Tographique m’a permis de comprendre est que ma pratique est en constante mouvance. Un mouvement initié autant dans le but de me déstabiliser (expérimenter) que de retrouver un équilibre. Et qu’y avait-il à atteindre à ce moment-là dans la vie de Pierre; dans ma vie? Le récit offre une perspective intéressante à ce sujet. Mais comme expliqué plus haut cette question demeure en partie ouverte. Le processus est encore à l’œuvre. Mais je suis fermement engagé dans le chemin, et de plus en plus j’ai l’intuition que le sens se révèle à moi.

J’ai en effet amorcé une réconciliation entre ma propre démarche et le domaine académique et artistique. Pour moi, l’activité du chercheur créateur professeur est un travail qui ne connaît pas de frontière claire entre la vie privée et la vie publique. Il s’agit en fait d’un espace liminaire où les frontières se redéfinissent constamment selon les préoccupations et les passions, la recherche de sens et surtout, les rencontres personnelles. Ces frontières, très floues, sont par définition déstabilisantes :

«In their daily praxis, artist/researcher/teachers must cross many disciplinary, professional, and cultural spaces and boundaries, often finding themselves living with/in marginal spaces. The presence of spaces and invisible boundaries is indicated by the small slashes located between each of the words : artist/researcher/teacher.» (De Cosson and Irwin 2004).

Mais ce sont ces transactions constantes avec les frontières existantes qui caractérisent ma pratique. C’est dans cet état de l’esprit du voyage et du nomade que je trouve mon identité (Bonnemaison, Cambrézy et al. 1999). Peut-être que de reconnaître d’autres praticiens vivant la même problématique que moi était suffisant à cette étape-ci. Car modifier des comportements académiques ou institutionnels requiert beaucoup de patience et d’efforts. Mais la génération actuelle d’étudiants, qui fonctionnent beaucoup plus sur le modèle participatif et inclusif et qui considèrent le professeur comme un égal me porte à croire que les choses sont en train de changer. À l’image de l’A/R/Tographie, ces changements de paradigmes doivent se faire par ceux qui incarnent en eux cette mouvance et cette philosophie. Il serait difficile d’imaginer que ces changements proviennent d’une hiérarchie verticale. Comme j’ai tenté de l’expliquer, les fondements mêmes de l’A/R/Tographie sont l’inclusion, l’ouverture et l’horizontalité. Des fondements qui appellent à une sorte de révolution permanente et un désir de perméabilité, de flou. Des valeurs qui semblent en porte-à-faux avec les méthodes traditionnelles positivistes de la recherche.

C_A/R/Tographie de l’altérité

Cependant, à l’image des nomades qui ont besoin de la société sédentaire pour exister, il semble adéquat de penser que la posture herméneutique (Springgay 2008) de l’A/R/Tographie nécessite elle aussi son contraire philosophique afin de s’inscrire dans les institutions. Peut-être pour éclairer, comme la théorie des contrastes, les différentes modalités et intelligences qu’elle révèle à sa façon.

D’ailleurs, à l’image du Bauhaus, où la philosophie première était de créer des concepteurs compétents qui seraient en mesure de matérialiser leurs propres concepts, la posture A/R/Tographique mise aussi sur cette idée de l’artiste complet. Mais en repoussant la barre un peu plus haute en y ajoutant maintenant la donnée enseignement. Ce qui est sur, c’est que l’A/R/Tographie est un processus tout à fait pertinent dans le domaine relativement nouveau de la recherche création. Spécifiquement, car ces terrains demeurent des territoires à cartographier et des paysages à baliser, d’où pourront émerger, entre autres grâce à l’A/R/Tographie, à d’autres lieux de rencontres combien nécessaires à une compréhension holistique de l’expérience humaine.

Références

Bonnemaison, J., et al. (1999). Le territoire, lien ou frontière? Paris ; Montréal, L’Harmattan.

De Cosson, A. and R. L. Irwin (2004). A/r/tography : rendering self through arts-based living inquiry. Vancouver, Pacfic Educational Press.

Itten, J. (2004). Art de la couleur : approche subjective et description objective de l’art. Paris, Dessain et Tolra.

Lancri, j. (2006). Comment la nuit travaille en étoile et pourquoi. La recherche création. Montréal, Les presses de l’université du Québec.

Rey, A. (2006). Dictionnaire historique de la langue française. Paris, Dictionnaires Le Robert.

Robinson, K. (2011). Out of our minds : learning to be creative. Chichester, Capstone.

Springgay, S. (2008). Being with a/r/tography. Rotterdam, Sense Publishers.

Turner, V. W. (1990). Le phénomène rituel structure et contre-structure. Paris, Presses universitaires de France.

_Tiré du blogue «Récit nomade» auquel je contribue cette session.

Schémas, cartes et objectifs

Ces cartes et schémas ont étés créés entre des rencontres de travail avec Pierre Gosselin, le directeur du doctorat en études et pratiques des arts. Ces cartes mentales représentent mes préoccupations et des ébauches de modèles de recherche applicables à mon projet de thèse. Le but principal de ces cartes était de faire ressortir les objectifs actualisés de mon projet doctoral.

Titre de travail : Découvrir sans images. L’objectif principal de mon projet de thèse a subi un recentrement depuis le début du processus en 2014. Je tiens à inclure la dimension de ma pratique d’enseignant. J’étudierai le type de compétences qui sont développées à travers les projets de mes cours, particulièrement le cours de basic design ou l’introduction à la pensée design. Mon objectif est de mieux intégrer mon processus de recherche/création/enseignement, afin de conscientiser ces gestes et d’en constituer des modèles. La posture A/R/Tographique est un des moyens pour y arriver, tandis que l’approche systémique sera une des méthodologies déployées pour l’atteinte des objectifs du projet. Pourquoi? Car «il apparaît que l’objet qu’on veut connaître résulte de l’interaction de plusieurs variables plus qu’un enchaînement de cause à effet» (Gosselin).

 

Sens de l’orientation

design1
La lecture du texte de Ken Robinson1 a fait émerger une piste pour mon doctorat : de développer l’idée du sens de l’orientation et de son importance dans l’évolution de ma pratique de recherche création (et par extension, l’idée de balance que ce sens interpelle et nécessairement, la notion d’équilibre que celui-ci conjure).

En fait, j’ai réalisé que c’est ce sens, c’est-à-dire le désir et le besoin d’orientation qui ont sans cesse guidé ma pratique. Et cette quête a également dicté les médiums à exploiter, afin de trouver quelque chose, d’aller à la rencontre de, d’intégrer une notion ou aller au-delà de, s’insurger contre, etc.
C’est ce sens, nourri par des symboles et écosymboles dans des lieux spécifiques qui ont guidé mes interventions, mes choix et mes expérimentations. Ce sont les lieux qui ont inspiré mes installations, oeuvres, projets environnementaux, choix de médiums, etc. Mais leur sélection relevait de quelque chose de plus profond; ce besoin intime d’orientation. Et cette quête se manifeste autant dans mes parcours artistique qu’académique. Car dans mon cas, les deux sont intimement liés depuis les tout débuts. Il n’y a jamais vraiment eu de coupure entre les deux, seulement des moments de transition ou de jachère plus ou moins longs.

  ___          _   _                          _   _    _   _                    
 | _ \_ _ __ _| |_(_)__ _ _  _ ___   __ _ _ _| |_(_)__| |_(_)__ _ _  _ ___      
 |  _/ '_/ _` |  _| / _` | || / -_) / _` | '_|  _| (_-<  _| / _` | || / -_)     
 |_| |_| \__,_|\__|_\__, |\_,_\___| \__,_|_|  \__|_/__/\__|_\__, |\_,_\___|     
  ___                  |_|                          _  __      |_|              
 | _ \__ _ _ _ __ ___ _  _ _ _ ___  __ _ __ __ _ __| |/_/ _ __ (_)__ _ _  _ ___ 
 |  _/ _` | '_/ _/ _ \ || | '_(_-< / _` / _/ _` / _` / -_) '  \| / _` | || / -_)
 |_| \__,_|_| \__\___/\_,_|_| /__/ \__,_\__\__,_\__,_\___|_|_|_|_\__, |\_,_\___|
                                                                    |_|

L’un nourrit l’autre.
C’est pour cette raison que je suis inscrit à cette formation, à ce doctorat en études et pratiques des arts en ce moment.
Pour retrouver le fil, me réapproprier ce qui fait sens dans ma pratique de recherche création.
Tout ceci pendant que j’enseigne à temps plein.

J’ai, vraisemblablement, une pratique A/R/Tographique_
Filon à sonder.

///
Petit ajout suite au séminaire d’aujourd’hui (12 février 2016). «L’état créateur engendre sa propre technique».

L’extrait du texte de Krishnamurti2 fait écho à ma démarche artistique. Comme quoi l’évolution médiatique dans mes projets a été tributaire d’une recherche de sens et de ce besoin d’orientation. Que je sois passé de la sculpture au Land art, à la création de mobiliers au design interactif, ou de l’art public et à la photographie importe peu dans le fond. Car le choix du médium découlait d’un besoin d’aller au fond de quelque chose que seule l’exploration d’une technique spécifique, à ce temps donné, pouvait incarner. Et l’acquisition de la maîtrise de la technique, face à un médium spécifique, s’apprenait sur le tas, par le faire.

 

  • 1. Robinson, K. (2011). Out of our minds : learning to be creative. Chichester, Capstone
  • 2. Krishnamurtu, 1967. De la connaissance de soi, Édition Le Courrier du livre, Paris.

 

_Tiré du blogue «Récit nomade» auquel je contribue cette session.

Vuvuzela contre petit banc!

vuvuzela

vuvuzela

petit banc

petit banc

Le petit banc de plastique serait en passe de devenir l’image-objet de l’exposition universelle de Shanghai, tout comme la vuvuzela est devenue l’image-objet de la coupe du monde 2010.
Léger, pliable, économique et surtout pratique pour patienter dans les interminables lignes d’attentes nécessaires pour entrer dans les pavillons de l’expo, c’est le favori des locaux! Il a même fait son apparition dans le métro où il est utilisé lorsqu’il n’y a plus aucun banc de disponible.
Mais attention, vous devez avoir de bons genoux!
À surveiller dans un magasin à 1$ près de chez vous.
P.-S. Plus d’articles sur ma visite à l’expo universelle de Shanghai suivront bientôt.

petit banc en action

petit banc en action


Petit banc en action 2

Petit banc en action 2

Les paroles, les gestes, le lieu; le feu

«Ce sont des phénomènes très rafraîchissants et qui correspondent aussi à notre besoin de reprendre la parole. Non pas la parole narcissique du “Je suis l’artiste qui vient proférer”, mais une parole qui est envoyée comme un écho. Ces gens-là reprennent l’écho et voient de quelle façon la sensibilité résonne dans la population. On aura toujours besoin de la représentation. Qu’elle soit complexe, imagée, multimédia ou uniquement centrée sur la parole, c’est toujours la même chose.»
Comme si, après avoir recouru à toutes les techniques, l’être humain souhaitait renouer avec la rencontre préhistorique autour du feu. «Les Anciens, les aèdes, au temps d’Homère, devaient s’exprimer au couchant, autour d’un feu. Les gens ont besoin de se retrouver dans une représentation, tous ensemble, à réfléchir sur un écho donné, sur un mot donné. L’entendre ensemble. Ensemble, ça ne veut plus dire grand-chose, mais ça veut encore dire quelque chose. On est dans la nostalgie de ça.»
Jean St-Hilaire.
Comme l’ancien critique de théatre Jean St-Hlaire a dit récemment :
Ça merapelle un vieux conte qu’un de mes enseignants de l’époque, …., m’avais fait copie, afin de faire avancer mon projet du jardin du solstice d’Hiver. Ça va comme suit :

L’importance des récits collectifs dans la santé d’une société semble tranquillement redevenir d’actualité. On a qu’à penser aux nombreux conteurs qui connaissent un vif succès. Mais pas n’importe quels récits, des récits significatifs, qui aident les individus d’une société à se reconnaitre ou même s’émanciper. Une sorte de dialogue de la mémoire collective avec la mémoire individuelle. L’art, le design ou la création sont des façons de passer ces messages ou ces thèmes récurrents. Ceux-là mêmes qui aident à définir l’identité d’un peuple.

Comme le retraité critique de théâtre Jean St-Hlaire a dit récemment, à propos de certains artistes et du retour du conte dans notre société  :

«Ce sont des phénomènes très rafraîchissants et qui correspondent aussi à notre besoin de reprendre la parole. Non pas la parole narcissique du “Je suis l’artiste qui vient proférer”, mais une parole qui est envoyée comme un écho. Ces gens-là reprennent l’écho et voient de quelle façon la sensibilité résonne dans la population. On aura toujours besoin de la représentation. Qu’elle soit complexe, imagée, multimédia ou uniquement centrée sur la parole, c’est toujours la même chose.»

«Les Anciens, les aèdes, au temps d’Homère, devaient s’exprimer au couchant, autour d’un feu. Les gens ont besoin de se retrouver dans une représentation, tous ensemble, à réfléchir sur un écho donné, sur un mot donné. L’entendre ensemble. Ensemble, ça ne veut plus dire grand-chose, mais ça veut encore dire quelque chose. On est dans la nostalgie de ça.»

Jean St-Hilaire, tiré d’une entrevue réalisée par Isabelle Porter dans le journal Le Devoir.

Ça me rappelle un vieux récit qu’un de mes enseignants de l’époque, Benoit Favreau (homme de théatre également) m’avais fait copie, afin de faire avancer mon projet du jardin du solstice d’Hiver. La source m’est inconnue, mais ça va comme suit :IMG_2761

De l’inspiration en barre!

Projet de recherche création au Centre DAÏMÕN avec François Chalifour

Cet été, François Chalifour et moi avons déposé un projet de recherche création au centre production DAÏMÕN. La proposition été acceptée par le jury. La nouvelle nous a un peu secoués, car il s’écoule souvent un long laps de temps entre le dépôt du dossier et la réception de la réponse. Maintenant, il va falloir matérialiser cette prospection intuitive!

En effet, ce projet est né d’une réflexion, d’une interrogation commune que nous entretenions depuis quelque temps. Nous avions envie de prendre du temps pour réfléchir à la notion d’identification au lieu, à la notion d’habiter. C’est cette intention qui s’est manifestée en projet de création d’une vidéo documentaire exploratoire. La facture visuelle s’étendra de la poésie impressionniste de la vidéo d’art à la précision méthodologique du style documentaire. Ce qui implique que les textures des différents médiums seront mises en valeur et exploitées en phase avec le propos.

Voici un petit résumé de la question associée au projet.

Problématique – concept du lieu : ancrage / fondements / déplacements
François Chalifour et Jean-François Lacombe s’interrogent depuis quelque temps sur leurs propres liens d’appartenance à la région d’Outaouais. Dans le cadre de ce projet, ils cherchent à mettre en commun leur questionnement autour des points d’ancrages, de références et d’appartenance; donc le concept d’habiter. Le premier, parce qu’il voyage, réfléchit à l’idée du nomadisme et de la nostalgie; l’autre dans sa démarche fondée sur la notion de lieu, pose plutôt la question des relations interpersonnelles comme base d’un enracinement et d’une intégration. Ces deux visions, dichotomiques et complémentaires, sont à la source du projet qu’ils ont entrepris ensemble.

En s’interrogeant sur leurs expériences de nomadisme et d’enracinement, à la lumière des nouvelles pratiques communicationnelles, ils cherchent à dégager l’idée contemporaine d’identifications au lieu. Comment alors décomposer et recomposer ces concepts à l’aide d’une démarche artistique multidisciplinaire et comment peut-ont représenter cette nouvelle réalité?

Beau périple en perspective.

buil
28oct