La route; Cormac McCarthy

Je viens de terminer le roman de science-fiction La route. Je devrais parler ici d’un livre d’anticipation, car les événements se déroulent dans une temporalité proche de la nôtre, et c’est plutôt la situation qui est extraordinaire; les deux protagonistes se retrouvent dans un univers postapocalyptique où la survie dépend de chaque instant, de chaque geste. La fin du monde devenue réalité.

Aucune ville n’est nommée, aucune référence aux événements qui ont engendré ces paysages désolés et qui ont plongé les deux personnages dans la course à la survie. Tout ce que l’on sait d’eux, c’est qu’il s’agit du père et de son fils et que ce dernier est né pendant le cataclysme qui est au coeur du livre. Leur objectif; prendre la route pour rejoindre la mer vers le sud, dans l’espoir de retrouver un environnement (physique et humain) plus clément. Car l’instinct de survie manifeste chez les quelques hommes encore en vie a tué la majorité de leur moralité et plusieurs s’adonnent au cannibalisme.

Je parle de ce livre, car les images et l’esprit du lieu de fin du monde qu’il a fait ressurgir en moi sont forts et puissants. La façon dont McCarthy décrit la désolation régnante est palpable et remplie de mélancolie. À chaque maison qu’ils visitent, à chaque ville qu’ils traversent, à chaque événement qu’ils rencontrent, l’auteur nous décrit le paysage, les textures, les odeurs et la couleur des lieux. Mais il décrit également la mémoire de ces artéfacts et de ces espaces, l’usage que l’on en faisait lorsque tout était normal… On sent l’entropie qui s’est emparée de nos constructions et de nos objets (futiles à ce point, car la seule énergie qui subsiste est le feu). On sent la fin de l’humanité à chaque page.

La lecture de ce livre induit un exercice de réflexion sur nos valeurs et l’importance qu’occupent nos possessions matérielles modernes. Ce roman porte en son sein une lumière puissante qui nous fait redécouvrir ce que peut vouloir dire être humain, après que tout soit disparu.

Ce livre a gagné, en 2007, le Prix Pulitzer.

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L’Image est tirée du film.

Hôtel de glace :(

Lors de mon passage à Québec, je n’ai pu m’empêcher d’aller visiter L’hôtel de glace. Mon imaginaire était enflammé par toutes ces images, notamment La ligne du temps construite par Pierre Thibault pour le Carnaval de Québec et toutes ces photographies de la version suédoise qui circulent depuis longtemps.

Pierre Thibault, La ligne du temps / Carnaval de Québec / 2000 / Crédit photo Alain Laforest.
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C’est donc avec anticipation que je me suis rendu à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier pour voir l’ouvrage qui s’étend sur une superficie de 3 000 m2, et dont la durée de vie est de 3 mois (de janvier à avril).
Il faut tout d’abord dire que la construction de l’hôtel ne suit pas le modèle des igloos inuits. Dans ce sens que les bâtiments ne sont pas fabriqués avec des blocs de neige ou de glace empilés, mais bien “moulés ” par de successives strates d’eau gelée provenant du lac Saint-Joseph. D’ailleurs, des toits de silos de ferme sont utilisés afin de servir de moule pour les toits des différents bâtiments de glace. La trace des structures de silo est apparente dans les voûtes. C’est une façon efficace de former ces habitations de glace.

Là où ça se gâte, c’est que ce projet ne peut cacher qu’il est un exercice d’image cosmétique. C’est un endroit qui célèbre une certaine image de la nordicité à grand renfort de clichés empruntés aux autres pays nordiques (au lieu de créer ou célébrer les nôtres). Entendez-moi bien, ce projet n’est pas une coquille vide, mais plutôt un Disneyland pour adultes. Une sorte de non-lieu construit dans le stationnement (eh oui!) de la Station touristique Duchesnay. Donc aucune relation directe avec un semblant d’environnement ou de lieu (pourtant, la proximité du lac Saint-Joseph offrait pleins de possibilités, jouer avec cet élément, la pêche sur glace, utiliser la transparence, etc.). Mais non, dans ses conditions actuelles, l’hôtel pourrait être construit sur n’importe quel autre site; pourvu qu’il y règne la température nécessaire…
Voici les photos :
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C’est donc une architecture d’intérieur, car les formes et volumes extérieurs sont quasi inexistants, voir sans intérêt. Mais même si l’accent est mis sur le design d’environnement, le mobilier et les éléments décoratifs (fort ouvragé je dois l’admettre et féliciter les sculpteurs), l’intérêt architectural de cette construction demeure en fait très limité. Pourtant, la sensibilité de plus en plus marquée du public face à la qualité des espaces architecturaux ainsi qu’une préoccupation pour l’environnement naturel appel à plus. Je pense qu’on rate ainsi une belle occasion d’amener ce projet à un autre niveau en se contentant de répéter, année après année, le même type de construction et de programme.

>Petite lueur d’espoir : la chambre la plus intéressante est celle produite par l’équipe de l’UQAM et de l’Université de Montréal. Il s’agit d’un exercice de style cubique. Ici aussi le cliché est évident, mais le résultat inspire un sens du lieu; on se sent dans un endroit qui a une identité propre et unique. Espérons que ce sentiment s’étende au bâtiment et à sa structure même dans les prochaines années. Pourquois ne pas en faire un concours?

Déception.

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Et encore l’inukshuk qui n’indique rien mais sa propre présence!
Utilisé pour son image et comme un nain de jardin.
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Projet de recherche création au Centre DAÏMÕN avec François Chalifour

Cet été, François Chalifour et moi avons déposé un projet de recherche création au centre production DAÏMÕN. La proposition été acceptée par le jury. La nouvelle nous a un peu secoués, car il s’écoule souvent un long laps de temps entre le dépôt du dossier et la réception de la réponse. Maintenant, il va falloir matérialiser cette prospection intuitive!

En effet, ce projet est né d’une réflexion, d’une interrogation commune que nous entretenions depuis quelque temps. Nous avions envie de prendre du temps pour réfléchir à la notion d’identification au lieu, à la notion d’habiter. C’est cette intention qui s’est manifestée en projet de création d’une vidéo documentaire exploratoire. La facture visuelle s’étendra de la poésie impressionniste de la vidéo d’art à la précision méthodologique du style documentaire. Ce qui implique que les textures des différents médiums seront mises en valeur et exploitées en phase avec le propos.

Voici un petit résumé de la question associée au projet.

Problématique – concept du lieu : ancrage / fondements / déplacements
François Chalifour et Jean-François Lacombe s’interrogent depuis quelque temps sur leurs propres liens d’appartenance à la région d’Outaouais. Dans le cadre de ce projet, ils cherchent à mettre en commun leur questionnement autour des points d’ancrages, de références et d’appartenance; donc le concept d’habiter. Le premier, parce qu’il voyage, réfléchit à l’idée du nomadisme et de la nostalgie; l’autre dans sa démarche fondée sur la notion de lieu, pose plutôt la question des relations interpersonnelles comme base d’un enracinement et d’une intégration. Ces deux visions, dichotomiques et complémentaires, sont à la source du projet qu’ils ont entrepris ensemble.

En s’interrogeant sur leurs expériences de nomadisme et d’enracinement, à la lumière des nouvelles pratiques communicationnelles, ils cherchent à dégager l’idée contemporaine d’identifications au lieu. Comment alors décomposer et recomposer ces concepts à l’aide d’une démarche artistique multidisciplinaire et comment peut-ont représenter cette nouvelle réalité?

Beau périple en perspective.

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28oct

L’Inuksuk, le nouveau nain de jardin

Des visions répétées de jardins et terrains privés au cours de mes vacances (hélas terminées!) me portent à affirmer que les Inuksuk sont devenus les nouveaux nains de jardins contemporains. C’est à dire des images-objets populaires surutilisées comme ces derniers, mais en plus, décontextualisées. C’est-à-dire l’utilisation d’une image pour son image et non pour sa signification. Perte de sens.

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Les 2 images sont prises de ce site ésotérique.

Dans ces 2 photos, la dénaturalisation de l’usage et de la fonction de ces constructions Inuites assez tordante. Car l’Inuksuk, dans son essence, est un amoncellement de pierres disposées sur un site particulier afin d’agir comme point de repère, comme messager. Ces structures de pierres servent à indiquer des sources de nourriture viable (pour la pêche, la chasse), le point maximal de la marée haute, le chemin le plus sur à emprunter, des lieux de rituels, etc. La fonction principale d’un Inuksuk est donc d’agir en la qualité d’un humain.

Ici, dans l’image du bas, ce qui est hilarant est la présence d’un panneau de signalisation pour indiquer l’endroit où se trouve l’Inuksuk! C’est plus que paradoxal! C’est comme un emballage dans un emballage…

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Au contraire de la croyance populaire, la forme des Inuksuit (Inuksuk au pluriel) n’est pas nécessairement celle d’un «humain». Celle-ci dépend en fait du message entendu et du type de matériaux retrouvés sur le site d’implantation. C’est une des formes les plus primaires d’installation sculpturale, des genres de «1%» mais porteurs d’un sens commun essentiel et intelligible. Dans ces constructions ancestrales, la métaphore, la fonction dépassent l’image.

Évolution du paradigme du site..

Site Web et Site Physique.
Est-ce que l’avènement des nouvelles technologies verrait l’émergence d’un nouveau paradigme* du site, et par extension, du lieu? Ou est-ce plutôt une question d’évolution du paradigme relationnel, donc de l’interactivité? Aujourd’hui, et demain encore plus, la question d’espace-temps sera évacuée à mesure que les réseaux, logiciels et gadgets électroniques viendront recréer le tissu de notre écologie «artificielle». C’est la dénaturalisation des échanges qui est le plus à surveiller.

L’évolution du paradigme relationnel signifie : Plus besoin d’être dans le même espace-temps pour communiquer. Le courriel est le message qui s’étire dans le temps, tandisque le Web permet de rejoindre des lieux et des gens à des kilomètres à distance. Avant, avec le téléphone branché au mur, on devait être là quand ça sonnait; la personne qui tentait de nous contacter devait être elle aussi près de son appareil téléphonique; mais déjà la notion de proximité physique s’étiolait. Maintenant, même la notion de temps s’évapore, se contracte et de dilate : boîte vocale, courriel, texto, tweeter, Facebook, etc. Cette technologie comporte des avantages et offrent la commodité, mais celle-cie s’accompagne d’une individualité renforcée.
Je prends mes messages quand bon me semble, je te réponds sans avoir à te parler directement…
C’est une modification profonde, dans notre perception même de la réalité et de ses concepts fondamentaux [paradigmes temporels, physiques et relationnels], qui en seront à jamais altérés. Nous sommes maintenant dans un monde d’instantanéité, passé de rythmes calqués sur la nature pour être dans un monde rythmé par la rapidité et les modes démultipliés de communications technologiques. Nous sommes de plus en plus dans une écologie de l’environnement artificiel.
Face à ce constat de l’évolution du paradigme relationnel avec notre écoumène naturel, il n’est pas difficile de comprendre l’état des problèmes environnementaux. À se distancier d’avec les rythmes de l’espace naturel, nous en perdons de vue la fragilité et les lois qui le régissent.

*Paradigme – nm :  est une représentation du monde, une manière de voir les choses, un modèle cohérent de vision du monde qui repose sur une base définie (matrice disciplinaire, modèle théorique ou courant de pensée). Wikipédia

Site, réseau et paysage

Le lien qui existe entre les définitions du site virtuel et du site physique semble de prime abord ténu. Mais les ramifications et les concordances s’amplifient à mesure que je complète la lecture de l’essai d’Anne Cauquelin, Le site et le paysage.

J’ai acheté ce livre par intuition, l’an dernier, à la librairie de la faculté d’aménagement de l’Université de Montréal. Les théorèmes avancés dans cet ouvrage me permettent de jeter un autre éclairage sur mon propre parcours artistique et professionnel, et de relier ma pratique multidisciplinaire ancrée dans le lieu physique [l’installation, le design d’exposition] et dans l’espace numérique [nouveaux médias et sites Web]. Je réalise que ma pratique multidisciplinaire ne s’est pas construite de façon fortuite, mais s’enracine plutôt dans une démarche qui vise un seul but; matérialiser, dans l’espace physique et celui virtuel, des projets qui font lieu; c’est à dire des espaces devenus habités.
Ce livre est tout indiqué pour ceux qui s’intéressent aux pratiques et oeuvres du cyberespace. Il permet de mieux comprendre l’articulation des concepts concernant le réseau internet. Pour les praticiens du domaine, c’est un ouvrage incontournable qui procure perspective face à ce sujet si récent. Le Web n’a que 15 ans.

«Espace, site, lieu, paysage : ces termes semblent avoir subi un boulversement depuis l’apparition de nouveaux dispositifs spatio-temporels liés au cyberespace. Ambiguités du vocabulaire, chevauchement des usages, élargissement, voire même effacement des frontières entre les différents champs d’application, telles sont les difficultés qui à la fois font obstacle à l’analyse et en même temps la convoque.»

ELe site et le paysage, Anne Cauquelin

Le site et le paysage, Anne Cauquelin

Penser…bâtir…Habiter…

Dans la philosophie d’Heidegger, la notion d’habiter est intimement liée à notre condition d’humain. Ce trait fondamental de notre être se manifeste dans la relation avec notre environnement et les bâtiments que nous construisons pour y habiter.

«Bâtir est, dans son être, faire habiter. Réaliser l’être du bâtir, c’est édifier des lieux par l’assemblement de leurs espaces.»

Je mettrais bientôt cette philosophie en pratique à Wakefield, petit village situé à 30 minutes d’Ottawa. Comme je suis d’avis que «c’est seulement quand nous pouvons habiter que nous pouvons construire», la prochaine année sera donc consacrée à l’étude du site, des composantes du lieu, de son ensoleillement, de la direction du vent et de l’écoulement des eaux. Ceci est tout de même important, car le site comprend un ruisseau et une dénivellation d’une dizaine de mètres.

Vue_sud-ouest du site