Communitas / communauté

«C’est en perdant ton centre que tu perds ta communauté»

Dans mon livre il y a donc l’idée d’être centré -intimement associé à être constant- qui est intimement liée à l’idée d’être en communauté. Afin de pouvoir être reconnaissable par les autres, avoir une certaine stabilité (émotionnelle, caractérielle, philosophique, etc.) est essentielle. Et la reconnaissance mène à l’appartenance en communauté.

Mais alors, quel genre de communitas peut-on retrouver dans des lieux abandonnés, donc souvent inhabités? Qu’est-ce qui permet ce passage du voyageur, cette traversée de l’espace liminaire vers le retour en communauté? Est-ce que l’apparent vide d’un lieu et la solitude qui l’habite peuvent-êtres une sorte de communitas? Ou en d’autres mots, est-ce qu’un type de lieu, par ses caractéristiques, et les affects qu’il déclenchent en nous, peut aire office d’espace liminaire et nous réconcilier avec un état d’être? Est-ce que la «pactisation»* avec un esprit du lieu particulier peut-être suffisant pour nous reconnecter à une partie essentielle de notre être afin de pouvoir retourner en communauté; recentré?

N’est-ce pas ces valeurs, associées à ce type de lieux (espace interstices, friches urbaines, ruines, etc.), qui me permettent de retomber en accord avec notre société? Petite interrogation qui semble porter sa réponse en elle-même.

 

Jardin du solstice d'hiver_depliant

Jardin du solstice d’hiver_depliant

*pactiser avec un lieu, comme les anciens disaient, était l’acte de vivre en accord avec les daïmon présents dans un site; son genius loci. «Le Genius Loci est traditionnellement défini comme une allégorie du lieu. Projection imaginaire, il est un lieu habité par un “esprit”, stratifié en références mythologiques et allégoriques. Son fondement est dans l’ancrage.»1

1-Brayer Marie-Ange (texte tiré de l’ouvrage de Barry Judith, Pascal Convert, Rainer Pfnür) (1993). Genius Loci, La Différence, Paris, p.11

Atelier de recherche création 1 : Retour d’Absentia

20161014_143154

Cela fait déjà une semaine que le départ vers le nord a eu lieu, et quelques jours du retour au bercail. Ce périple me parait déjà lointain. La routine, les exigences, l’enseignement et les responsabilités reprennent leur place au sein de mon quotidien.

Ce qu’il en reste, par contre, est une certitude de ce que je suis allé chercher là-bas dans ce lieu abandonné. Un temps hors du temps social, un espace de dilatation, hors du réseau numérique*, hors de relations humaines (pour la majorité du temps). Un espace-temps qui m’a permis de vivre centré et concentré sur l’essentiel avec un minimum de distraction, avec un minimum d’équipement. J’ai en effet vécu pour la majorité du temps dans mon camion aménagé pour l’occasion. J’ai du faire un détour à Amos le jeudi afin de recherchager mes batteries et de me réfugier de l’hiver qui avait décidé de s’inviter en Abitibi ce 13 octobre 2016. La nuit avait été mouvementée avec un vent fort et une chute de neige compacte. Le réveil a été assez brutal!

Par contre, cet intermède a en quelque sorte brisé mon élan, bouleversé mon état d’esprit pour me replonger dans une espèce de quotidien dans une ville avec ces distractions, son confort et l’action de consommer. J’ai trouvé difficile de retourner à mon lieu d’accueil abandonné. À cause du contraste avec Amos, mais aussi, et particulièrement, car cet interlude urbain m’a permis de saisir l’esprit du lieu de mon village abandonné. Je n’en avais pas saisi l’essence avant d’y revenir, et ce contraste social culturel m’a permis d’y mettre un qualificatif : l’absence.

J’ai compris que ces ruines, cet espace interstice étaient bien différents de ceux habituellement rencontrés dans les villes – friches urbaines, terrains vagues, espace entre le public et le privé – dans ce sens qu’ici, dans la ville de Joutel, les traces du lieu consistent en tout ce qui a rapport aux espaces publics. Il ne subsiste presque aucune trace des habitants du lieu. La partie privée est en quelque sorte évacuée et il n’y subsiste que les traces publiques. Ce qui est très troublant et invoque encore plus cette dimension d’un départ massif de la population et d’une oblitération de toute mémoire de la vie personnelle en ce lieu. De là mon sentiment d’absence, accompagné d’une atmosphère lugubre. Comme si l’action violente d’expulsion de la population était accompagnée d’un travail méticuleux d’effacement de la mémoire des espaces privés et des usagers du lieu. 

J’ai retrouvé le même genre de sentiment dans la ville de Détroit à l’été 2016. Sauf que là-bas, des lots vides et remblayés étaient bordés de maisons encore habitées. Rendant l’expérience du lieu assez irréel, mais d’un tout autre ordre. C’était plutôt un sentiment de stupéfaction qui m’accompagnait. Comme si le processus de l’écosystème immobilier procédait à l’envers; les maisons semblaient décroiser vers le sol, dans le sol. Sans que les voisins ne s’en inquiètent. Mais les voisins étaient présent, gardiens de la mémoire des lieux. À Joutel, il n’y a que les rues qui témoigne d’une vie normale de banlieue. Les emplacements où se trouvaient les maisons sont remblayés par les pierres qui proviennent de la mine-même. Comme si la raison d’être de cette ville était maintenant devenue son cercueil. Une lourde métaphore, un sentiment, l’Absentia.

*Antoine Picon, dans son ouvrage La ville des réseaux, un imaginaire politique, mentionne que dans nombre de fictions contemporaines post-apocalyptiques, «la survie passe fréquemment par la capacité de vivre en dehors des réseaux.» p.38

Cartographie de l’espace interstice; atelier de recherche création 1

Me voilà arrivé à presque destination, mais pas tout à fait. Suis à Senneterre, car après 10 heures de route, il fallait arrêter. Ce soir du temps pour tester mes caméras Canon équipées de l’interface Magic Lantern et de mon rail motorisé Kessler. Demain, ce sera la rencontre avec les ruines (ou ce qu’il en reste) d’un village minier abandonné au nord de Val d’Or. Cette expédition est au coeur de mon atelier de recherche création 1, dont l’objectif principal est de renouer avec l’expérience de terrain, c’est-à-dire la découverte de lieux inédits et la création in situ. Parce que cet acte est non seulement essentiel à ma pratique de création, mais également à mon équilibre personnel même. Si j’ai choisi cette ville fantôme, c’est que j’ai un impératif besoin d’aller à la rencontre d’espaces qui proposent des univers possibles. Que ceux-ci soient réels ou imaginaires (ce qui est souvent le cas), ce qui compte est l’ouverture que ces lieux opèrent en moi. J’y reviendrai plus tard.

Pour le moment, le travail de la semaine consiste à : parcourir et habiter les lieux, comprendre les composantes du lieu, les traces présentes et les usages passés; effectuer un relevé cartographique à l’aide de croquis soulignant les relations subsistant dans le site ; appropriation des lieux à l’aide de la photographie (time lapse sur rail) afin de saisir le passage du temps : saisir les caractéristiques formelles, paysagères et d’affect. Voilà. Gros projet, mais ce sont des objectifs et ce qui va se passer là-bas sur le site pourra évoluer.

À noter que j’ai pris la journée d’hier afin de compléter un nouveau personnage qui pourra être animé en stop motion. C’est une intuition qui m’a guidée à construire cette nouvelle marionnette faite de bois, de cuivre et d’acier. Je me suis laissé guidé par les pièces et objets trouvés dans mon inventaire à l’atelier. On verra bientôt ce que ce petit homme sera capable de faire. En attendant, voici le lien YouTube de Débâcle, un film de stop motion que j’ai réalisé en 2004 et quelques images du nouveau personnage.

20161009_212139

Schémas, cartes et objectifs

Ces cartes et schémas ont étés créés entre des rencontres de travail avec Pierre Gosselin, le directeur du doctorat en études et pratiques des arts. Ces cartes mentales représentent mes préoccupations et des ébauches de modèles de recherche applicables à mon projet de thèse. Le but principal de ces cartes était de faire ressortir les objectifs actualisés de mon projet doctoral.

Titre de travail : Découvrir sans images. L’objectif principal de mon projet de thèse a subi un recentrement depuis le début du processus en 2014. Je tiens à inclure la dimension de ma pratique d’enseignant. J’étudierai le type de compétences qui sont développées à travers les projets de mes cours, particulièrement le cours de basic design ou l’introduction à la pensée design. Mon objectif est de mieux intégrer mon processus de recherche/création/enseignement, afin de conscientiser ces gestes et d’en constituer des modèles. La posture A/R/Tographique est un des moyens pour y arriver, tandis que l’approche systémique sera une des méthodologies déployées pour l’atteinte des objectifs du projet. Pourquoi? Car «il apparaît que l’objet qu’on veut connaître résulte de l’interaction de plusieurs variables plus qu’un enchaînement de cause à effet» (Gosselin).

 

Sens de l’orientation

design1
La lecture du texte de Ken Robinson1 a fait émerger une piste pour mon doctorat : de développer l’idée du sens de l’orientation et de son importance dans l’évolution de ma pratique de recherche création (et par extension, l’idée de balance que ce sens interpelle et nécessairement, la notion d’équilibre que celui-ci conjure).

En fait, j’ai réalisé que c’est ce sens, c’est-à-dire le désir et le besoin d’orientation qui ont sans cesse guidé ma pratique. Et cette quête a également dicté les médiums à exploiter, afin de trouver quelque chose, d’aller à la rencontre de, d’intégrer une notion ou aller au-delà de, s’insurger contre, etc.
C’est ce sens, nourri par des symboles et écosymboles dans des lieux spécifiques qui ont guidé mes interventions, mes choix et mes expérimentations. Ce sont les lieux qui ont inspiré mes installations, oeuvres, projets environnementaux, choix de médiums, etc. Mais leur sélection relevait de quelque chose de plus profond; ce besoin intime d’orientation. Et cette quête se manifeste autant dans mes parcours artistique qu’académique. Car dans mon cas, les deux sont intimement liés depuis les tout débuts. Il n’y a jamais vraiment eu de coupure entre les deux, seulement des moments de transition ou de jachère plus ou moins longs.

  ___          _   _                          _   _    _   _                    
 | _ \_ _ __ _| |_(_)__ _ _  _ ___   __ _ _ _| |_(_)__| |_(_)__ _ _  _ ___      
 |  _/ '_/ _` |  _| / _` | || / -_) / _` | '_|  _| (_-<  _| / _` | || / -_)     
 |_| |_| \__,_|\__|_\__, |\_,_\___| \__,_|_|  \__|_/__/\__|_\__, |\_,_\___|     
  ___                  |_|                          _  __      |_|              
 | _ \__ _ _ _ __ ___ _  _ _ _ ___  __ _ __ __ _ __| |/_/ _ __ (_)__ _ _  _ ___ 
 |  _/ _` | '_/ _/ _ \ || | '_(_-< / _` / _/ _` / _` / -_) '  \| / _` | || / -_)
 |_| \__,_|_| \__\___/\_,_|_| /__/ \__,_\__\__,_\__,_\___|_|_|_|_\__, |\_,_\___|
                                                                    |_|

L’un nourrit l’autre.
C’est pour cette raison que je suis inscrit à cette formation, à ce doctorat en études et pratiques des arts en ce moment.
Pour retrouver le fil, me réapproprier ce qui fait sens dans ma pratique de recherche création.
Tout ceci pendant que j’enseigne à temps plein.

J’ai, vraisemblablement, une pratique A/R/Tographique_
Filon à sonder.

///
Petit ajout suite au séminaire d’aujourd’hui (12 février 2016). «L’état créateur engendre sa propre technique».

L’extrait du texte de Krishnamurti2 fait écho à ma démarche artistique. Comme quoi l’évolution médiatique dans mes projets a été tributaire d’une recherche de sens et de ce besoin d’orientation. Que je sois passé de la sculpture au Land art, à la création de mobiliers au design interactif, ou de l’art public et à la photographie importe peu dans le fond. Car le choix du médium découlait d’un besoin d’aller au fond de quelque chose que seule l’exploration d’une technique spécifique, à ce temps donné, pouvait incarner. Et l’acquisition de la maîtrise de la technique, face à un médium spécifique, s’apprenait sur le tas, par le faire.

 

  • 1. Robinson, K. (2011). Out of our minds : learning to be creative. Chichester, Capstone
  • 2. Krishnamurtu, 1967. De la connaissance de soi, Édition Le Courrier du livre, Paris.

 

_Tiré du blogue «Récit nomade» auquel je contribue cette session.

Cosmologie animiste

Les textes de cette semaine entretiennent un écho avec les notions de territoire que nous avons vu la semaine dernière. Particulièrement, le texte Apprendre à parler à une pierre1 m’a fait penser aux Indiens Haida de la côte Ouest Canadienne. «Pris» entre l’océan pacifique et la forêt tempérée de l’île de la Reine Charlotte, ce peuple a développé une cosmologie qui s’inspire non seulement du territoire physique (cèdres, montagne, océan, etc.), mais également des animaux qui le peuplent (orca, ours, tortues, corbeaux, etc.). Chacun des «membres» de ce lieu a un rôle et une fonction précise au sein de cette communauté. C’est une société animiste qui, afin de survivre et de faire sens du lieu qu’il habitent, a développé une relation intime avec le domaine spirituel contenu dans toutes choses. L’imagerie (objets, canots, maisons) qui en résulte est fascinante.

*L’animisme 2 (du latin animus, originairement esprit, puis âme) est la croyance en une âme, une force vitale, animant les êtres vivants, les objets, mais aussi les éléments naturels, comme les pierres ou le vent, ainsi qu’en les génies protecteurs.

Dans les forêts de Sibérie

Le texte de Sylvain Tesson3 est très intéressant à plusieurs points de vue. Mais je serais curieux d’en savoir plus sur sa réintégration (si réintégration il y a eu) à la vie Parisienne dont il fait référence (p. 52): «Quand je pense à ce qu’il me fallait déployer d’activité, de rencontres, de lectures et de visites pour venir à bout d’une journée parisienne.» Qu’en est-il de l’agrégation? Du retour de voyage? Car dans mon esprit, la cabane ici est une espèce de lieu liminaire, non?

 

1. Dillard Annie, 1992, Apprendre à parler à une pierre, Christian Bourgois, Paris
2. Wikipedia, 1er février 2016. https://fr.wikipedia.org/wiki/Animisme
3. Tesson Sylvain, 2011, Dans les forêts de Sibérie, Gallimard, Paris
4. Hawthorn H., 1957, University of British-Columbia, Canada

 

_Tiré du blogue «Récit nomade» auquel je contribue cette session.

La rue comme espace de vie (suite à chacun sa place dans le trafic)

motorbike!

motorbike!

Au Vietnam, la relation qu’entretiennent les gens avec l’espace public est très différente de celle que nous (Occidentaux) pouvons avoir avec celui-ci. J’ai vécu une petite introduction de ces différences culturelles au Japon il y a quelques années, mais le Vietnam repousse davantage cette frontière entre la sphère publique et la sphère privée. En fait, les Vietnamiens vivent leurs activités quotidiennes à même la rue, le trottoir et les espaces qui mènent jusqu’à l’intérieur de leur demeure.

C’est toujours avec émerveillement que je remarque ces profondes différences culturelles et sociales. Par exemple, le forgeron qui redresse sa barre de métal chauffée à blanc sur le trottoir en face de son atelier, en gougounes s.v.p! Les matériaux de construction, tuyaux municipaux et déchets qui entravent la circulation – on doit les enjamber à nos risques et périls (encore en gougounes). Les repas pris directement dans la cuisine du “resto” (qui fait également office de salon avec les trois enfants qui regardent la TV)… Il ne semble y avoir aucune séparation entre la rue, le trottoir, les commerces et parfois même le logis. Ce sont des usages de l’espace urbain auxquels nous ne sommes pas trop habitués, nous qui sommes plutôt enclins à séparer le domaine public de celui privé.

Je pense en particulier aux trottoirs, car ce sont souvent ces espaces mitoyens qui délimitent les sphères privées et publiques au sein de la trame urbaine nord-américaine. Mais dans une ville comme Hanoi, cette limite entre le public et le privé apparait plus perméable. C’est que l’espace mitoyen se prolonge d’un côté comme de l’autre. En d’autres mots, la sphère privée s’étend dans la sphère publique et vice versa. Dans cette situation, il est aisé de comprendre que ces lieux mitoyens possèdent plusieurs fonctions simultanées. En effet, les différents usages ne sont pas isolés, mais plutôt coexistants en harmonie.

Plusieurs facteurs sociaux économiques contribuent à la création de ces lieux particuliers : manque d’espace, densité de population élevée, climat humide et température chaude, rythme de vie plus lent, conditions économiques modestes, moyens de déplacement, etc. Mais ce n’est pas tant les causes qui m’intéressent que l’effet que cette plus grande perméabilité exerce sur les gens et la trame urbaine. Ceci induit une expérience de la ville totalement différente d’une ville typique nord-américaine. Il s’agit d’une expérience de proximité et un sentiment de communauté accrus. En d’autres mots, cette perméabilité influence complètement le paysage urbain, c’est-à-dire la relation des gens avec les gens et des gens avec les lieux. C’est une leçon de tolérance et d’échange que j’en retiens. Tolérance de l’utilisation que font les autres de l’espace public (selon leur besoin) et partage de son propre espace personnel à un moment donné. Et ça donne lieu à de belles rencontres et à une expérience du lieu unique.

[nggallery id=6]