fonction[s] de l’art

Maquette des ruines du site du Solstice d'hiver

Maquette des ruines du site du Solstice d'hiver

La lecture de l’ouvrage Ruine m’a amené à comprendre ce que le travail avec l’esprit du lieu des espaces en friches représente pour moi. C’est intéressant d’y revenir, d’y faire un petit retour pour pouvoir établir la source de mon travail et la fascination que ces espaces exercent sur moi, dont le projet du Jardin du Solstice d’hiver est le témoin le plus abouti. Comme mentionné dans mon article précédent sur ce sujet, la ruine est un symbole archétype du possible qui nous entretient de ce qui n’est pas là. C’est une allégorie qui nous ouvre la porte à une communication indirecte, inconsciente. Cette allégorie n’est nulle autre que l’idée de “dépossession”;

«…la ruine participe à l’épreuve de dessaisissement ou de déprise de l’existence, elle élève à un oubli de soi au profit du sens du destin.»

L’expérience de la ruine serait donc une allégorie à l’expérience de la perte ou plutôt de ces multiples «petites morts» qui ponctuent nos vies. Un peu comme un arbre mort qui nous démontre son parcours à travers les intempéries et le cycle des saisons : un noeud caché peut ressortir du centre de l’arbre, le grain découvert par l’écorce arrachée s’use et prends une autre couleur, des branches tombent, d’autres subsistent en un tout autre équilibre (texte tiré de mon cycle Rituel).

Sophie Lacroix termine son ouvrage sur ces mots :

«On ne comprend l’émotion intense que suscite la ruine que si l’on envisage la régression à laquelle celle-ci convie, comme Freud ou Derida l’expriment chacun à leur manière. On touche au coeur névralgique de la ruine en l’appréhendant comme expérience archaïque. C’est sur cette expérience que se greffe la fonction critique ou subversive qu’elle joue, et qu’on ne peut dissocier de cette épreuve. C’est aussi ce qui justifie l’art, car en faisant remonter les fragments épars, celui-ci tente de sauver de la folie celui que ces ruines intérieures entravent et détruisent.»

Cette conclusion est super intéressante, car elle nous donne une des fonctions principales de l’art. Argument de plus pour prouver à ses détracteurs que l’art et la culture sont essentiels à nos sociétés.

Expérience esthétique de la ruine

Je suis frappé par l’ouvrage Ruine de Sophie Lacroix. J’étais tombé sur ce petit livre au Centre George Pompidou ce printemps et il jonchait sur le dessus de ma pile «à lire» depuis.
Hier, j’ai presque totalement dévoré ce petit manuscrit d’une centaine de pages écrit par une professeure qui se spécialise dans le sujet.
Ce qui est bien, c’est qu’elle ne fait pas exclusivement référence aux ruines telles que représentées dans les oeuvres d’art, mais s’attarde plutôt sur le concept opératoire du sujet; la signification de la ruine pour l’être humain et son importance vitale dans le processus d’émancipation et comme processus archaïque.

L’expérience des ruines serait une expérience du sublime beaucoup plus qu’une expérience esthétique, dans ce sens que la ruine nous donne à voir tout le possible de ce qui n’est plus, d’un commencement idyllique.

«…les ruines sont moins un spectacle qu’une expérience, car celui qui contemple est touché et transformé.»

C’est la force d’attraction de la ruine. Cette proximité avec le désastre, mais également notre distance face à celui-ci. C’est que la ruine s’attarde à toucher notre imaginaire, à le nourrir d’impossible et de possible. Ce sont des lieux où tout demeure concevable. Voilà pourquoi la ruine vient tant nous chercher et nous saisir intérieurement.

Par ailleurs, il est fascinant de constater qu’un changement de paradigme de la ruine s’est opéré avec l’avènement des guerres mondiales. En effet, les ruines ont pris une tout autre signification, amplifiant plutôt le sentiment de disparition lié avec elles. «… les ruines de guerre ne disposent plus à rêver à d’autres réalités, mais forcent à reconnaitre l’effet de violences trop humaines.»
C’est peut-être un héritage collectif qui contribue à ce que notre société moderne soit fascinée par le neuf et a peur qu’une patine du temps s’inscrive sur toutes choses (humaine ou matérielle). Dans son absence, la ruine ne peut plus opérer sa fonction primordiale et nous enseigner «l’expérience de la perte».
Spéculation intuitive.
Pourtant, les artistes et architectes contemporains ont compris l’importance des friches industrielles et surtout de leur réactualisation à travers des projets de réhabilitation et de réappropriation de ces lieux. Une sorte de conjuration afin de se libérer des utopies (modernes) qui ont engendré ces paysages désolés.

Ruine

Ruine

Mon-Ha

Je suis retombé sur une citation enfouie dans le coeur de mon ordi. Une citation tirée d’un catalogue d’exposition d’une expo sur la sculpture contemporaine japonaise intitulé A Primal spirit. Le livre présente une dizaine d’artistes et leur production sculpturales très matérielle et sensuelle en bois. Je me souviens d’avoir vu ce livre à la bibliothèque de l’UQAM lorsque j’étais étudiant. J’avais noté, intuitivement, la citation sans pouvoir en exprimer complètement toute la subtilité. C’est dense et à la fois simple, comme à la manière des japonais en fait. Maintenant avec le recul, je crois pouvoir ajouter quelque chose de personnel.

«A world in which images have been objectified by representation is, for that very reason, an indirect world…congealed as man wants and not left as it is, (in which) we are confronted not with the world itself but with human will. The world is no longer telling us about itself but has been transformed into an “object” that tells of man’s image»1

Ce texte nous parle du monde de l’image, de la société de l’image et de la place que les apparences occupent dans nos vies contemporaines. Les nouvelles générations sont immergées dans le faire-savoir (à l’opposé du savoir-faire), et ce changement de paradigme entrainne forcément un rapprochement avec l’image, avec la construction d’image et une attention à la représentation. Mais cette représentation n’est pas nécessairement objective, elle est plutôt construite. Nous sommes maintenant immergés dans un monde d’images construites par la volonté des hommes. Ces images n’ont plus forcément de rapport avec la réalité, avec la phénoménologie qui les ont inspirés, mais plutôt modelés par les fantasmes2 et les aspirations des hommes.

Par extension, ce texte nous parle de la distance que l’homme entretient de plus en plus avec les processus naturels. Cette distance n’augure rien de bon dans mon livre; la preuve est dans l’état actuel de l’environnement. En étant loin des processus fondamentaux, il est difficile d’en saisir les fonctionnements et toutes les interrelations. Encore plus notre propre position au sein de ceux-ci.

Primal spirit

Primal spirit

1-Lee Ufan, “In search of encounter” (in Japanese), Bijutsu Techo 22 (February 1970) : 15-16; Translation by Yumico Yamazaki published in Masahiro Aoki, “Towards the Presentation of a New World, ” in Lee Ufan : Traces of sensibility and Logic (exh. cat., Gifu : Museum of Fine Arts, 1988), 73.

2-Le fantasme suprême serait d’imposer la volonté de l’homme sur celui de la nature et ainsi d’en modifier les cycles immuables; la vie éternelle.

Un espace «autre»

Qu’est-ce qu’une invention achevée? C’est simplement une invention qui est entrée dans les moeurs et coutumes des hommes, qui fait partie de notre réalité et dont l’origine est oubliée. Ce concept est introduit par Anne Cauquelin pour tenter d’éclaircir les limites entre les concepts d’espaces et de sites physiques et ceux dits «virtuels » ou cyberespaces. Elle se réfère ainsi au concept du paysage.
La question est importante, car elle nous signifie que le réseau internet et le Web sont des inventions qui ne sont pas achevées, dans ce sens qu’ils demeurent des territoires d’exploration en constante redéfinition. L’espace du réseau doit être entendu comme un espace non spatial qui possède un temps sans temporalité. C’est difficile à comprendre et à assimiler dans notre monde où le paradigme de l’espace-temps nous imprègne totalement et se rapelle constamment à nous. La conclusion de son ouvrage Le site et le paysage nous explique un peu mieux cette vision, ce changement de paradigme :

«Ainsi le cyberespace n’est pas plus artificiel dans sa constitution que le paysage ne l’a été – ce sont deux inventions techniques, à l’origine -, il n’est cependant pas encore naturalisé, c’est-à-dire qu’il n’est pas passé au rang des évidences majeures qui le rendraient nécessairement à notre appréhension du monde dans sa totalité, en feraient cet a priori formel que le paysage perspectiviste assume pour le moment.»

La révolution sociale et relationnelle que l’omniprésence du réseau internet aura sur nous sera donc profonde. Encore plus profonde qu’il est possible d’imaginer, même si aujourd’hui peu de personnes remettent en question leur participation à cette aventure numérique. Il demeure néanmoins qu’un changement de paradigme relationnel a présentement lieu dans notre société. Nous en sommes encore qu’au début, qu’au stade de l’expérimentation préliminaire.
La bête semble ici encore «contrôlable». Il en revient aux artistes, designers et artisans du réseau qui réalisent cette expérimentation, qui créent cette interface entre l’homme et la machine, d’agir comme garde-fou. De nous rappeler notre humanité.

Quelle image les gens se font-ils de la ville?

C’est la question que Anne Cauquelin pose (voir article précédent) dans ses dernières recherches.
Question actuelle si on en juge par le nombre d’expositions qui traitent du sujet, du nombre de colloques et conférences en relation avec les champs de l’art qui produisent ces actions, de programme universitaire mis sur pied pour former les créateurs qui oeuvreront dans la conception de projets culturels, du nombre de projets artistiques qui mettent en jeu la participation active du public, etc. Cette préoccupation semble donc centrale pour bon nombre d’organismes administrateurs des espaces urbains, des artistes, designers ainsi que du public en général. Il y a, semble-t-il, urgence à réactiver la dimension sociale et imaginaire dans l’espace de la ville.

Question récurrente pour moi également, surtout depuis la production de mon projet d’art public interactif Fortunecookie. Souvent, c’est avec le recul que nous pouvons comprendre l’origine et les ramifications profondes de certains de nos projets de longue haleine. Fortunecookie est en ce moment la matérialisation de mes recherches entamées depuis plusieurs années. C’est comme une synthèse de mes diverses préoccupations en un seul projet, motivé par le désir de transformer nos espaces de vies quotidiens.

Comme ce projet requiert une implication du public par la production de petites capsules textuelles, il est possible d’avoir un portrait des aspirations, désirs et préoccupations des gens qui habitent une ville particulière [en fait là où le projet est présenté]. Une sorte de polaroid ou image d’une ville à un temps donné.

Alors que le projet interactif a été présenté à New York, en Outaouais et bientôt à Montréal, il est possible de faire ressortir une thématique propre à chaque ville. Je m’explique : les textes reçus à New York ne sont pas du tout les mêmes que ceux reçus dans la région d’Ottawa et de l’Outaouais [mis à part la langue évidemment]. Je peux dès lors imaginer que ceux que j’obtiendrais de Montréal seront de nature tout aussi différente.
POURQUOI? Beaucoup à cause du titre employé.
En effet, à New York, le projet a revêtis un nouveau titre : SendGoodKarma. En s’écartant de l’image du fortunecookie, j’ai pu constater que la teneur des messages reçus était beaucoup plus personnels et plus loin du format employé dans les fortunes retrouvées dans les petits biscuits chinois. Le titre est donc en fait la seule ligne éditoriale du projet. C’est ici que la signalisation et le design graphique jouent un rôle prépondérant. Autant les utiliser avec discernement. Le titre pour la présentation à Montréal sera divulgué sous peu.

Quelle image les gens se font-ils de leur ville?
C’est un peu la question à laquelle le projet invite à répondre.

Site, réseau et paysage

Le lien qui existe entre les définitions du site virtuel et du site physique semble de prime abord ténu. Mais les ramifications et les concordances s’amplifient à mesure que je complète la lecture de l’essai d’Anne Cauquelin, Le site et le paysage.

J’ai acheté ce livre par intuition, l’an dernier, à la librairie de la faculté d’aménagement de l’Université de Montréal. Les théorèmes avancés dans cet ouvrage me permettent de jeter un autre éclairage sur mon propre parcours artistique et professionnel, et de relier ma pratique multidisciplinaire ancrée dans le lieu physique [l’installation, le design d’exposition] et dans l’espace numérique [nouveaux médias et sites Web]. Je réalise que ma pratique multidisciplinaire ne s’est pas construite de façon fortuite, mais s’enracine plutôt dans une démarche qui vise un seul but; matérialiser, dans l’espace physique et celui virtuel, des projets qui font lieu; c’est à dire des espaces devenus habités.
Ce livre est tout indiqué pour ceux qui s’intéressent aux pratiques et oeuvres du cyberespace. Il permet de mieux comprendre l’articulation des concepts concernant le réseau internet. Pour les praticiens du domaine, c’est un ouvrage incontournable qui procure perspective face à ce sujet si récent. Le Web n’a que 15 ans.

«Espace, site, lieu, paysage : ces termes semblent avoir subi un boulversement depuis l’apparition de nouveaux dispositifs spatio-temporels liés au cyberespace. Ambiguités du vocabulaire, chevauchement des usages, élargissement, voire même effacement des frontières entre les différents champs d’application, telles sont les difficultés qui à la fois font obstacle à l’analyse et en même temps la convoque.»

ELe site et le paysage, Anne Cauquelin

Le site et le paysage, Anne Cauquelin

Sou Fujimoto / Primitive Future

Lors de mon dernier voyage en Europe, j’ai mis la main sur le livre de l’architecte Japonais Sou Fujimoto : Primitive Future. C’est un superbe livre sur ses projets mais également sur la théorie sous-jacente à son travail. C’est le premier livre qui me fait réellement comprendre comment l’architecte doit opérer. C’est un travail qui doit s’effectuer non pas à partir de volumes, de parois ou de textures (ce que la sculpture fait bien), mais plutôt à partir de l’intérieur . Les volumes résultants sont donc des masses qui répondent à un programme défini par les usages et ces usages sembles êtres définis par la mémoire collective des gens qui y évoluent. Ce livre a fait résonner un grand écho en moi!

quelques titres de chapitres :

    Nest or Cave
    City as house / House as city
    Before house and city and forest

Primitive future