Absentia : Débriefing

Depuis mon retour, je ne cesse de réécrire mon texte de démarche qui explique mon processus créatif. Je le complète, en enlève des parties, remplace certains mots… Comme si ce temps passé sur le terrain, après si longtemps de jachère, m’a permis de mieux comprendre ce que je vais chercher et surtout vivre dans ces expéditions. Mais le texte demeure encore un peu flou et imprécis. C’est peut-être qu’il est impossible de résumer ces actions en quelques lignes. Possiblement que les expériences, les affects et sensations, multiples, ne peuvent complètement entrer dans une seule boîte ou une seule fonction. Ou bien il peut s’agir d’un problème d’interlocuteur.

Quoi qu’il en soit, il est évident que le rétablissement de lien avec l’exploration créative in situ est maintenant bien engagé. Mais avec un regard différent, plus conscient du processus, comme si l’heuristique de l’action amenait avec elle aune acuité renouvelée dans la création in situ. J’y crois de nouveau. 

Mais ce regard introspectif, intellectuel et analytique, éloigne d’une certaine mesure de l’action intuitive si chère dans mon processus de création. Il me faut donc séparer consciemment ces deux parties, soit la création d’un côté et de l’autre, ce qui prend la forme de la recherche. Car pour faire ce projet de recherche création, il me faut vivre complètement l’expérience du voyage qu’interpelle ces périples dans des espaces interstices.  Le temps distillera le reste. Ce parcours a donc établi une règle méthodologique importante; respecter les cycles de l’être et du faire de ceux du comprendre et du faire savoir.

Atelier de recherche création 1 : Retour d’Absentia

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Cela fait déjà une semaine que le départ vers le nord a eu lieu, et quelques jours du retour au bercail. Ce périple me parait déjà lointain. La routine, les exigences, l’enseignement et les responsabilités reprennent leur place au sein de mon quotidien.

Ce qu’il en reste, par contre, est une certitude de ce que je suis allé chercher là-bas dans ce lieu abandonné. Un temps hors du temps social, un espace de dilatation, hors du réseau numérique*, hors de relations humaines (pour la majorité du temps). Un espace-temps qui m’a permis de vivre centré et concentré sur l’essentiel avec un minimum de distraction, avec un minimum d’équipement. J’ai en effet vécu pour la majorité du temps dans mon camion aménagé pour l’occasion. J’ai du faire un détour à Amos le jeudi afin de recherchager mes batteries et de me réfugier de l’hiver qui avait décidé de s’inviter en Abitibi ce 13 octobre 2016. La nuit avait été mouvementée avec un vent fort et une chute de neige compacte. Le réveil a été assez brutal!

Par contre, cet intermède a en quelque sorte brisé mon élan, bouleversé mon état d’esprit pour me replonger dans une espèce de quotidien dans une ville avec ces distractions, son confort et l’action de consommer. J’ai trouvé difficile de retourner à mon lieu d’accueil abandonné. À cause du contraste avec Amos, mais aussi, et particulièrement, car cet interlude urbain m’a permis de saisir l’esprit du lieu de mon village abandonné. Je n’en avais pas saisi l’essence avant d’y revenir, et ce contraste social culturel m’a permis d’y mettre un qualificatif : l’absence.

J’ai compris que ces ruines, cet espace interstice étaient bien différents de ceux habituellement rencontrés dans les villes – friches urbaines, terrains vagues, espace entre le public et le privé – dans ce sens qu’ici, dans la ville de Joutel, les traces du lieu consistent en tout ce qui a rapport aux espaces publics. Il ne subsiste presque aucune trace des habitants du lieu. La partie privée est en quelque sorte évacuée et il n’y subsiste que les traces publiques. Ce qui est très troublant et invoque encore plus cette dimension d’un départ massif de la population et d’une oblitération de toute mémoire de la vie personnelle en ce lieu. De là mon sentiment d’absence, accompagné d’une atmosphère lugubre. Comme si l’action violente d’expulsion de la population était accompagnée d’un travail méticuleux d’effacement de la mémoire des espaces privés et des usagers du lieu. 

J’ai retrouvé le même genre de sentiment dans la ville de Détroit à l’été 2016. Sauf que là-bas, des lots vides et remblayés étaient bordés de maisons encore habitées. Rendant l’expérience du lieu assez irréel, mais d’un tout autre ordre. C’était plutôt un sentiment de stupéfaction qui m’accompagnait. Comme si le processus de l’écosystème immobilier procédait à l’envers; les maisons semblaient décroiser vers le sol, dans le sol. Sans que les voisins ne s’en inquiètent. Mais les voisins étaient présent, gardiens de la mémoire des lieux. À Joutel, il n’y a que les rues qui témoigne d’une vie normale de banlieue. Les emplacements où se trouvaient les maisons sont remblayés par les pierres qui proviennent de la mine-même. Comme si la raison d’être de cette ville était maintenant devenue son cercueil. Une lourde métaphore, un sentiment, l’Absentia.

*Antoine Picon, dans son ouvrage La ville des réseaux, un imaginaire politique, mentionne que dans nombre de fictions contemporaines post-apocalyptiques, «la survie passe fréquemment par la capacité de vivre en dehors des réseaux.» p.38

Cartographie de l’espace interstice; atelier de recherche création 1

Me voilà arrivé à presque destination, mais pas tout à fait. Suis à Senneterre, car après 10 heures de route, il fallait arrêter. Ce soir du temps pour tester mes caméras Canon équipées de l’interface Magic Lantern et de mon rail motorisé Kessler. Demain, ce sera la rencontre avec les ruines (ou ce qu’il en reste) d’un village minier abandonné au nord de Val d’Or. Cette expédition est au coeur de mon atelier de recherche création 1, dont l’objectif principal est de renouer avec l’expérience de terrain, c’est-à-dire la découverte de lieux inédits et la création in situ. Parce que cet acte est non seulement essentiel à ma pratique de création, mais également à mon équilibre personnel même. Si j’ai choisi cette ville fantôme, c’est que j’ai un impératif besoin d’aller à la rencontre d’espaces qui proposent des univers possibles. Que ceux-ci soient réels ou imaginaires (ce qui est souvent le cas), ce qui compte est l’ouverture que ces lieux opèrent en moi. J’y reviendrai plus tard.

Pour le moment, le travail de la semaine consiste à : parcourir et habiter les lieux, comprendre les composantes du lieu, les traces présentes et les usages passés; effectuer un relevé cartographique à l’aide de croquis soulignant les relations subsistant dans le site ; appropriation des lieux à l’aide de la photographie (time lapse sur rail) afin de saisir le passage du temps : saisir les caractéristiques formelles, paysagères et d’affect. Voilà. Gros projet, mais ce sont des objectifs et ce qui va se passer là-bas sur le site pourra évoluer.

À noter que j’ai pris la journée d’hier afin de compléter un nouveau personnage qui pourra être animé en stop motion. C’est une intuition qui m’a guidée à construire cette nouvelle marionnette faite de bois, de cuivre et d’acier. Je me suis laissé guidé par les pièces et objets trouvés dans mon inventaire à l’atelier. On verra bientôt ce que ce petit homme sera capable de faire. En attendant, voici le lien YouTube de Débâcle, un film de stop motion que j’ai réalisé en 2004 et quelques images du nouveau personnage.

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L’altérité comme lieu de rencontre

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Introduction

Le séminaire «récit de voyage hypermédiatique» dans lequel cet essai s’inscrit s’est déroulé à l’hiver 2016. Ce groupe de recherche création, comme je devrais plutôt le nommer, s’est penché sur les nombreuses relations qu’entretiennent la création et l’expérience du voyage. Comme nous avons pu le constater, le sujet est vaste et peut s’étendre, à l’image du rhizome, quasi à l’infini. La quantité et la diversité des textes proposés par la professeure Miron indiquent d’ailleurs comment cette idée s’infiltre dans une multitude de postures de recherche, de pratiques quotidiennes de la création et même d’orientations pédagogiques.

Pendant cette session d’hiver, nous avons notamment étudié la différence entre le parcours du touriste et de celui que nous appelons le voyageur, été introduit au concept de liminarité, du rite de passage et de l’agrégation dans quelques sociétés, parlé des concepts de territorialité et de géographie culturelle, compris les subtiles différences à l’œuvre dans le processus de création et certaines catégories d’intelligences créatives, participé à une retraite autochtone avec un chef Algonquin qui nous a partagé la sage philosophie de son peuple et nombres d’autres sujets tout aussi stimulants. Mais ce qui m’a le plus interpellé est la posture avec laquelle nous avons abordé les travaux et rencontres de ce groupe de recherche. Je parle ici de la posture de recherche création A/R/Tography (De Cosson and Irwin 2004), dont la philosophie repose sur l’altérité. Les A/R/Tographes (traduction libre maintenant utilisée dans ce texte) acceptent que leur savoir soit informé par la mouvance même du projet et du contact avec l’autre. Et l’autre peut autant être un autre individu qu’une autre des identités personnelles du chercheur créateur. C’est-à-dire que ce processus table sur une position organique perméable, misant sur la construction des savoirs informée par l’interaction des différentes pratiques de la recherche, de la création et de l’enseignement. L’A/R/Tographie est donc un processus d’interactions interne et externe qui repose sur la co-construction des connaissances.

C’est donc avec cette approche que nous avons abordé le sujet de ce groupe de recherche, faisant beaucoup place au parcours de découverte et du partage de celle-ci avec le reste des membres du groupe. Il faut préciser ici que ce processus dans lequel nous avons été conviés reflète peu les manières de faire et standards traditionnels des processus de recherche académique universitaire. La principale différence repose sur l’idée du partage et du dialogue alors que les groupes de recherche traditionnels encouragent plutôt la verticalité des connaissances. Dans ce groupe de recherche sur les récits de voyage hypermédiatique, personne, a priori ne détenait la vérité absolue ou ne jouait le rôle de directeur suprême. Chacun apportait sa contribution et ses expériences personnelles face au sujet et acceptait que ses positions soient remises en jeu. Par ce processus, nous avons été invités à remettre constamment nos idées à l’épreuve du réel et de l’expérience afin d’y apporter un autre éclairage. Comme j’ai pu m’en rendre compte, c’est surtout notre expérience de la relation à l’autre qui a été requestionné afin de stimuler la curiosité, la découverte et l’évolution.

S’il n’y a pas de «professeur» maître à bord, qui mène le bateau?

Bien entendu, la professeure Miron a mis la table et a engagé le groupe de recherche dans cette direction A/R/Tographique. Mais elle a par la suite joué un rôle plutôt effacé pour laisser la place aux autres membres du groupe. Alors je ne crois pas que ce soit tant l’absence d’un tuteur qui a caractérisé ce groupe de recherche, mais plutôt la présence de plusieurs mentors à différentes étapes du processus. J’aime bien utiliser la figure du mentor plutôt que du patriarche (plus près du maître traditionnel), car la différence entre ces deux attitudes est très claire. Dans le cas du père, celui-ci incarne la figure d’autorité à respecter sur laquelle il faut s’aligner. Tandis que dans la figure du mentor, il s’agit plutôt d’inculquer la paternité au lieu de l’incarner. De donner à l’autre les clefs nécessaires afin qu’il traverse lui-même les différents seuils pour modifier sa perspective, son jugement, ses actions, sa pensée, etc.

Dans cette perspective, chaque membre du groupe de recherche a donc eu quelque chose à apporter à la réflexion à un temps donné. Un peu à l’image du bâton de parole utilisé dans les cercles de paroles des Amérindiens, où l’attention sans équivoque est accordée à celui qui détient ce puissant objet émotionnellement chargé, chaque membre du groupe détenait un savoir pertinent à un temps donné. Les savoirs A/R/Tographiques se déploient donc à l’image du rhizome en misant sur la pluralité des connexions/contributions. C’est la force de ce système qui porte en son sein même toutes les connexions possibles des pensées de ses intervenants.

L’autre comme tremplin des connaissances

La posture A/R/Tographique implique en son centre l’horizontalité. C’est-à-dire le développement de la connaissance par une philosophie qui s’appuie sur l’altérité. En misant sur la qualité des relations humaines et la contribution de tous les différents intervenants, les A/R/Tographes enrichissent ainsi leur propre processus de recherche création. Cette posture mise sur la richesse des points de vue différents que l’autre peut amener face à sa propre réflexion.

«As a teacher I am also reminded of the power of the student as «other», that without this «other» constantly reflecting back to me my [re]learning, I am nothing. Without the «other» honoured as equal in the circling hermeneutic of learning and [re]learning, I will become ungrounded.»  (Alex de Cosson, The Hermeneutic Dialogic).

J’aime mettre l’état du chercheur en parallèle avec celle de l’étudiant. Les deux ne sont pas si fondamentalement différentes : il s’agit d’un état d’ouverture, d’expérimentation de découverte. Mais parfois l’étudiant a besoin d’être guidé, accompagné. Il a besoin d’un mentor ou d’un Gourou (qui signifie personne qui a du poids dans un domaine) pour lui montrer une autre voie afin qu’il puisse avancer dans le chemin à sa façon. Mais c’est peut-être également la condition du vrai chercheur; qui demeure ouvert aux opinions extérieures, aux collaborations et opinions divergentes afin de l’aider à ouvrir sa perspective. Enfin, l’image du chercheur qui opte pour une posture A/R/Tographique. C’est dans cette condition que je crois que ce type de chercheur est également un étudiant. Car il demeure perméable à l’autre, perméable à l’errance (mot qui fait tant peur dans les sphères académiques!), qui est prêt à s’engager dans ces territoires flous, mais combien riches que sont les relations humaines.

Le chercheur comme étudiant autonome

L’idéal serait d’être un chercheur qui soit un étudiant autonome. Dans la mesure où ce type de chercheur demeure perméable aux enseignements des autres, aux événements, aux détours et surtout à ses étudiants et à ceux qui sont considérés comme des «subalternes». Je n’aime pas employer ce mot, mais il fait image pour exprimer clairement mon propos. Car qui dit être ouvert aux opinions non hiérarchiques signifie être ouvert à ses lacunes ou ses limites personnelles, mais inversement à toutes les directions inattendues ou non envisagées imposées par ces mêmes limites, voire même aux pistes proposées par nos errances/erreurs (ce que Lancri décrit comme le processus en étoile (Lancri 2006)). Et ces directions inattendues ouvrent et permettent l’émergence de nouvelles questions et formes de connaissances; n’est-ce pas l’objectif ultime de la recherche?

Par contre, accepter d’être perméable à tous ces éléments extérieurs nécessite que l’ego lâche prise afin d’accepter de se laisser transformer. De se laisser transformer par l’intellect autant que par le physique, de se laisser transformer autant par les idées que par les expériences (esthétiques, sensuelles, etc.). Peut-être que le mot A/R/Tographie n’est complet que si l’on prend pour acquis que ce type de chercheur créateur privilégie l’ouverture dans ses actions.

A

R

T

S (student)

Mais suivant cette affirmation, je crois qu’il faudrait ajouter un «S» à A/R/Tographie. Un «S» pour student, afin de compléter la boucle.
Un «S» mit à la fin du mot (idée amenée par Treveur Petruzziello), car il englobe toutes les autres activités, qu’il en influence la totalité.

L’ajout à la fin est symbolique, dans le sens que ce sont toutes ces pratiques (artist, teacher, researcher) qui sont affectées par l’esprit de l’étudiant; celui qui désire constamment apprendre. Bien entendu, cet ajout est superflu pour la personne qui adopte cette posture; l’esprit de l’étudiant est présent de facto dans cette idée d’interaction. C’est plutôt pour appuyer mon argument que j’en parle ici. Pour signifier que le chercheur devrait toujours conserver son esprit d’étudiant. Et le mot étudiant est dérivé du mot étude. Sa racine étymologique éclaire le propos : le mot est emprunté au pluriel latin classique studia, interprété comme nom féminin singulier, de studium «attachement, zèle, soin» et «goût pour l’étude», dérivé de studere «avoir de l’attachement pour», «s’appliquer à» (→studieux). Ce verbe se rattache, comme les mots latins stupere, stupor (→stupeur) et stuprum (→stupre), à des termes indo-européens exprimant un mouvement, un choc (Rey 2006).

Deux mots qui font sens ici.

D’un côté, car l’ A/R/Tographie calque sont mode opératoire sur l’idée du voyageur et que celle-ci interpelle le mouvement, et de l’autre, car l’intégration de cette posture dans les pratiques actuelles de recherche création pourrait causer un choc en bousculants certaines pratiques de la recherche.

Expérience personnelle

Ma pratique personnelle de la recherche création et de l’enseignement a toujours été un cycle récursif d’apprentissage, d’expérimentation et de partage. Sans la partie étudiant, ce cycle ne serait pas complet. La preuve, je suis inscrit au doctorat alors que je suis professeur permanent depuis maintenant 10 ans.  C’est franchement un privilège que de pouvoir vivre ce parcours académique avec l’unique objectif de mettre en lumière les fonctionnements de ma démarche de recherche/création/enseignement afin de mieux les comprendre pour les repousser. C’est d’ailleurs pourquoi ma pratique d’enseignant fait maintenant partie prenante du sujet de mon doctorat; autant dans les objectifs que dans le corpus d’étude. Et ce groupe de recherche qui se penche sur les liens qui existent entre la création et l’expérience du voyage a été un élément déclencheur dans cette réalisation. Car cette idée du nomade, celui qui parcourt les territoires de façon cyclique (ou migratoire), est une parfaite analogie de mon propre périple professionnel.

Œuvre : fiction autobiographique

Accueillir la posture A/R/Tographie a produit des résultats tangibles cette session. À plusieurs niveaux, je me suis laissé transformer dans ma perspective et dans mon processus de recherche création. La preuve est que j’ai fait l’acquisition d’un nouveau médium, l’écriture de fiction. En effet, j’ai décidé de m’aventurer à créer une œuvre avec les mots (bandes de littéraires vous m’avez eu!). C’était une réelle expérimentation pour moi, car je suis un créateur de formes et professeur en design graphique, et non pas un littéraire comme l’étaient la majorité des membres de ce groupe de recherche. Non, un designer qui travaille les images et les formes, quelqu’un qui se soucie d’une finalité, mais surtout des fonctions qui doivent intervenir dans une création. Ici, le parcours a été tout à fait différent, j’ai choisi de créer une œuvre littéraire d’autofiction, car l’écriture me parle de plus en plus. Même si les mots n’étaient pas un médium que j’entrevoyais comme faisant partie de mon arsenal créatif, le fait d’en faire d’une façon continue m’a fait réaliser que cette technique était latente en moi et que l’exercice de disparition qu’elle exige me séduit. Je perçois une influence directe de l’intégration de cette posture A/R/Tographique, qui remet en cause notre relation à l’autre et forcément, notre rapport à notre création. Et comme nous savons, la technique est secondaire dans l’acte créatif, il importe plutôt d’avoir quelque chose d’unique, de personnel à raconter. Chaque individu est une construction unique dans le temps : «There is a vitality, a life-force, an energy, a quickening that translated through you into action and because there is only one of you in all of time, this expression is unique. And if you block it, it will never exists through any other medium and be lost» (Robinson 2011)

J’ai été ébranlé par l’ouverture et la vulnérabilité qui ont animé les participants à ce groupe de recherche. J’ai découvert que les récits engagent une partie de soi qui ne peut être bricolée. Un peu à l’image de la musique, ce médium qui occupe une grande partie de mon temps créatif depuis quelques années. Quoique dans la littérature, ce ne soit pas tant une question d’instantanéité que de vérité. Mais comme la musique, si ça sonne faux, le public/lecteur décrochera. C’est probablement pourquoi j’ai été séduit par ce nouveau médium qui s’ajoute maintenant à ma pratique créative.

Mise en contexte : l’art en Asie du Sud-est

Mon récit d’autofiction l’Appel de l’hiver se base sur une année sabbatique passée en Asie du Sud-est. Cette année de voyage m’a permis de me recentrer sur l’aspect contemplatif de ma personnalité par la réalisation de plusieurs périples en moto et en voiture dans divers pays communistes armés de ma seule caméra et d’un carnet de notes. Quoi que beaucoup d’images prises aient porté sur les actions et les traces du geste industriel (ruines, friches, espaces indéfinis, lieux abandonnés, etc.), plusieurs clichés ont fait une place importante aux individus dans leur milieu. Mais qui plus est, de comprendre leur démarche de création authentique basée sur un ardent désir d’ouvrir les horizons du public à l’histoire et la réalité (autant du pays que du monde extérieur). Tous ces road trips et les rencontres avec l’autre m’ont permis de saisir l’importance des arts dans ces sociétés contrôlées. L’art comme vecteur de changement social, l’art comme outil de revendication, l’art comme véhicule idéologique, l’art comme acte de mémoire, l’art comme lien avec le sacré. Comparé à la majorité des préoccupations artistiques d’ici, je ne peux qu’admirer ces vecteurs d’inspirations et de motivations découverts en Asie.

Non pas qu’il n’existe aucune démarche artistique authentique et fédératrice au Québec, mais force est de constater que la rencontre avec des préoccupations tangibles a davantage mis de distance entre moi et le monde de l’art occidental en général. Bien entendu, cette distance était déjà présente bien avant mon départ pour l’Asie. Ce voyage n’a en quelque sorte que révélé et mis à jour les raisons de cet écart entre le monde de l’art actuel et moi. Cette distance s’est traduite par une perte de sens dans mon acte créatif. Surtout à cause de l’attitude du monde de l’art et des stratagèmes mis en place pour assurer le fonctionnement des structures établies. Dans ces «systèmes», il y a peu de place pour un processus et des individus fonctionnant sur les principes de l’A/R/Tographie. L’artographe Alison Pryer en parle en ces mots : «They are the gullies and gorges that comprise the varied landscapes and the institutional terrains of academic culture, public schooling practices, and the often hermetic art world.» (De Cosson and Irwin 2004)

Récit initiatique

Dans mon œuvre littéraire l’appel de l’hiver, il a été question d’un voyage à l’intérieur d’un voyage. D’un périple à la rencontre de l’esprit nordique nipponais, mais encore plus à la rencontre d’un espace intime et introspectif. Bien entendu, ce parcours dans le territoire a engagé un périple initiatique, et ce voyage intérieur, provoqué par un mouvement physique, a été le plus marquant. À l’image de Pierre dans mon récit d’autofiction, je ne peux affirmer qu’il y a eu une résolution ou une agrégation claire qui me permette de reconnecter avec cette communauté artistique que j’avais laissée derrière au Québec. Peut-être que je suis demeuré connecté avec la communitas (Turner 1990) qui s’était formée à travers ce voyage? D’où mon impression que le retour, l’agrégation n’a pas encore eu totalement lieu. Mais ce groupe de recherche m’a permis de mettre des mots et des concepts sur cette mouvance philosophique, ce décalage de valeurs, et de connecter avec une nouvelle communauté qui fait preuve d’une ouverture et d’une humanité à tant de niveaux.

Résolution

Que reste-t-il de cette idée de périple en Asie, du rite de passage que ce voyage a initié? Mais d’abord en suis-je vraiment revenu? Ou est-ce que cette quête a trouvé une forme d’exutoire dans le domaine de la musique avec l’idée d’entrer en relation -ce désir de communauté et le médium de l’écriture? Quoi qu’il en soit, la rencontre avec l’idée du lieu et de ce qui le définit a toujours une place au cœur de ma gestation créative, et la recherche avec l’expérience esthétique spirituelle demeurera toujours une source de motivation. Ma pratique de recherche création a toujours été une façon de trouver un équilibre et un sens à mes actions dans une perspective holistique. Aller à la rencontre de, dépasser quelque chose, revenir à, comprendre ceci, etc. Un peu à l’image de la théorie des contrastes développée au Bauhaus (Itten 2004) où il faut expérimenter les deux extrêmes afin de comprendre un concept, pour revenir en équilibre au centre.

Décloisonnement et pratique de recherche création et d’enseignement.

La reconquête de l’espace en friche de ma création ne m’effraie plus. Car ce que la posture A/R/Tographique m’a permis de comprendre est que ma pratique est en constante mouvance. Un mouvement initié autant dans le but de me déstabiliser (expérimenter) que de retrouver un équilibre. Et qu’y avait-il à atteindre à ce moment-là dans la vie de Pierre; dans ma vie? Le récit offre une perspective intéressante à ce sujet. Mais comme expliqué plus haut cette question demeure en partie ouverte. Le processus est encore à l’œuvre. Mais je suis fermement engagé dans le chemin, et de plus en plus j’ai l’intuition que le sens se révèle à moi.

J’ai en effet amorcé une réconciliation entre ma propre démarche et le domaine académique et artistique. Pour moi, l’activité du chercheur créateur professeur est un travail qui ne connaît pas de frontière claire entre la vie privée et la vie publique. Il s’agit en fait d’un espace liminaire où les frontières se redéfinissent constamment selon les préoccupations et les passions, la recherche de sens et surtout, les rencontres personnelles. Ces frontières, très floues, sont par définition déstabilisantes :

«In their daily praxis, artist/researcher/teachers must cross many disciplinary, professional, and cultural spaces and boundaries, often finding themselves living with/in marginal spaces. The presence of spaces and invisible boundaries is indicated by the small slashes located between each of the words : artist/researcher/teacher.» (De Cosson and Irwin 2004).

Mais ce sont ces transactions constantes avec les frontières existantes qui caractérisent ma pratique. C’est dans cet état de l’esprit du voyage et du nomade que je trouve mon identité (Bonnemaison, Cambrézy et al. 1999). Peut-être que de reconnaître d’autres praticiens vivant la même problématique que moi était suffisant à cette étape-ci. Car modifier des comportements académiques ou institutionnels requiert beaucoup de patience et d’efforts. Mais la génération actuelle d’étudiants, qui fonctionnent beaucoup plus sur le modèle participatif et inclusif et qui considèrent le professeur comme un égal me porte à croire que les choses sont en train de changer. À l’image de l’A/R/Tographie, ces changements de paradigmes doivent se faire par ceux qui incarnent en eux cette mouvance et cette philosophie. Il serait difficile d’imaginer que ces changements proviennent d’une hiérarchie verticale. Comme j’ai tenté de l’expliquer, les fondements mêmes de l’A/R/Tographie sont l’inclusion, l’ouverture et l’horizontalité. Des fondements qui appellent à une sorte de révolution permanente et un désir de perméabilité, de flou. Des valeurs qui semblent en porte-à-faux avec les méthodes traditionnelles positivistes de la recherche.

C_A/R/Tographie de l’altérité

Cependant, à l’image des nomades qui ont besoin de la société sédentaire pour exister, il semble adéquat de penser que la posture herméneutique (Springgay 2008) de l’A/R/Tographie nécessite elle aussi son contraire philosophique afin de s’inscrire dans les institutions. Peut-être pour éclairer, comme la théorie des contrastes, les différentes modalités et intelligences qu’elle révèle à sa façon.

D’ailleurs, à l’image du Bauhaus, où la philosophie première était de créer des concepteurs compétents qui seraient en mesure de matérialiser leurs propres concepts, la posture A/R/Tographique mise aussi sur cette idée de l’artiste complet. Mais en repoussant la barre un peu plus haute en y ajoutant maintenant la donnée enseignement. Ce qui est sur, c’est que l’A/R/Tographie est un processus tout à fait pertinent dans le domaine relativement nouveau de la recherche création. Spécifiquement, car ces terrains demeurent des territoires à cartographier et des paysages à baliser, d’où pourront émerger, entre autres grâce à l’A/R/Tographie, à d’autres lieux de rencontres combien nécessaires à une compréhension holistique de l’expérience humaine.

Références

Bonnemaison, J., et al. (1999). Le territoire, lien ou frontière? Paris ; Montréal, L’Harmattan.

De Cosson, A. and R. L. Irwin (2004). A/r/tography : rendering self through arts-based living inquiry. Vancouver, Pacfic Educational Press.

Itten, J. (2004). Art de la couleur : approche subjective et description objective de l’art. Paris, Dessain et Tolra.

Lancri, j. (2006). Comment la nuit travaille en étoile et pourquoi. La recherche création. Montréal, Les presses de l’université du Québec.

Rey, A. (2006). Dictionnaire historique de la langue française. Paris, Dictionnaires Le Robert.

Robinson, K. (2011). Out of our minds : learning to be creative. Chichester, Capstone.

Springgay, S. (2008). Being with a/r/tography. Rotterdam, Sense Publishers.

Turner, V. W. (1990). Le phénomène rituel structure et contre-structure. Paris, Presses universitaires de France.

_Tiré du blogue «Récit nomade» auquel je contribue cette session.

Pèlerinage Touristique

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Le texte de Raphaël Liogier1 parle de pèlerinage touristique, mais également de la notion de spiritualité ou du sacré. La perspective qu’il amène face à ces dernières notions est intéressante à plusieurs points de vue. Notamment sur l’actualisation qu’il en fait, en dégageant toute confessionnalité de l’activité de pèlerinage en situation d’hypermodernité, et du désir des «voyageurs» de connecter plutôt avec l’idée du sacré qu’une religion donnée. Non sans utiliser un ton sarcastique, il écorche au passage ces nouveaux pèlerins, les considérant sans équivoque comme des touristes qui se prennent pour des voyageurs. Notamment à travers son étude de cas du Mont Moïse où son mépris est à peine voilé. Ces observations et son constat sont pertinents, mais son ton est plutôt hautain et témoigne d’une polarisation d’opinion qui me titille.

Touriste-voyageur

La lecture de ce texte m’a questionné sur la différence réelle qui existe entre voyageur et touriste. Plutôt, sur les zones grises que cette différence interpelle. Car tout n’est pas si noir et blanc que certains voudraient le faire paraître. J’ai donc replongé dans mes notes sur le texte de Jean-Didier Urbain2.Ces distinctions revêtent une importance capitale pour moi, car mon projet de session sera un récit de voyage, qui en quelque sorte a été un périple initiatique. Je requestionne ces définitions, non pas pour justifier une posture ou une autre, mais pour comprendre l’angle avec lequel j’aborderais mon récit. C’est probablement le coeur de mon essai qui se tient dans cette idée.
Une autre note dans mon carnet de cours parle de «sortir/voyager dans notre forme de savoir». Car ultimement, c’est plutôt le regard externe qui vient juger si nous sommes en situation de voyage ou de tourisme. Car la plupart du temps, nous sommes le touriste de quelqu’un d’autre… Tout se situe dans le regard que nous portons sur notre propre périple, et la signification qu’il a pour nous. L’important, et je suis d’accord avec cette définition, est de garder une posture A/R/Tographique dans nos voyages. C’est-à-dire d’être perméable à l’autre, aux expériences nouvelles, à ne pas avoir peur de questionner et d’être en position d’observateur bienveillant, avec un regard prêt à saisir l’émerveillement. En fait, être en mesure, à travers le voyage et les dimensions qu’il interpelle, de porter un vrai regard sur nous-mêmes.

1-Liogier, R. 2012. Le pèlerinage touristique, Social Compass.
2-Urbain, J.-D., 2002. L’antihéros des récits de voyage. Dans l’idiot du voyage: histoires de touristes (P. 67-82). Paris : Payot.
_Tiré du blogue «Récit nomade» auquel je contribue cette session.

Schémas, cartes et objectifs

Ces cartes et schémas ont étés créés entre des rencontres de travail avec Pierre Gosselin, le directeur du doctorat en études et pratiques des arts. Ces cartes mentales représentent mes préoccupations et des ébauches de modèles de recherche applicables à mon projet de thèse. Le but principal de ces cartes était de faire ressortir les objectifs actualisés de mon projet doctoral.

Titre de travail : Découvrir sans images. L’objectif principal de mon projet de thèse a subi un recentrement depuis le début du processus en 2014. Je tiens à inclure la dimension de ma pratique d’enseignant. J’étudierai le type de compétences qui sont développées à travers les projets de mes cours, particulièrement le cours de basic design ou l’introduction à la pensée design. Mon objectif est de mieux intégrer mon processus de recherche/création/enseignement, afin de conscientiser ces gestes et d’en constituer des modèles. La posture A/R/Tographique est un des moyens pour y arriver, tandis que l’approche systémique sera une des méthodologies déployées pour l’atteinte des objectifs du projet. Pourquoi? Car «il apparaît que l’objet qu’on veut connaître résulte de l’interaction de plusieurs variables plus qu’un enchaînement de cause à effet» (Gosselin).

 

Le nomade et le sédentaire

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Les derniers jours m’ont beaucoup fait réfléchir à la notion de déplacement et d’immobilité, qui caractérisent à leur façon l’esprit du voyage. La tempête démesurée qui a assailli l’Outaouais mardi et la condition d’hivernèrent obligée qui s’en est suivie m’a plongé dans une torpeur que j’avais oubliée, l’hiver.

C’est une saison magnifique, parce qu’elle nous fait voir et vivre la nature sous un tout autre angle que la belle saison. Mais également par l’effet de repli qu’elle engage. Cette solitude est toujours bienvenue, car je n’ai pas, dans ces moments froids et sombres, l’impression que je manque quelque chose, qu’il y aurait d’autres possibilités de socialité plus intéressantes. Non, tout le monde doit subir ce climat et les conditions sociales qu’il engage. Mais je semble m’éloigner de mon propos. Ou peut-être pas. J’écris ce billet dans le train qui m’amène à Montréal. La transition entre l’Outaouais (où il est tombé 53 cm de neige, il faut quand même le préciser) et la région montréalaise (où il y a plutôt eu du verglas) est fascinante. Stupéfiante en fait par sa beauté, comme lors du verglas de 98.

Mais ce parcours me rappelle que je suis, toutes les semaines, comme un voyageur nomade qui revient à son terrain de chasse, là où il trouvera sa nourriture, là où il sait qu’il pourra être sustenté. Car c’est la définition du nomade; quelqu’un qui se déplace de façon cyclique de lieu en lieu afin de répondre à ses besoins vitaux. Sauf que dans mon cas, cette nourriture est plutôt sociale et spirituelle. D’une part, car je revois de vieux amis, mais d’autre part, car j’assiste à ce séminaire hors du commun. J’apprends à vraiment apprécier les «littéraires» et même les aimer. À cause de leur vérité, leur ouverture, leur authenticité. C’est un art qui me rappelle faire de la musique. Dans la mesure où il est également impossible de se cacher; car ça sonnerait faux. Il y a, dans ces deux cas, une immédiacité dans la façon de toucher ou non son public.

Sédentaire
Plutôt cette semaine, j’ai été un sédentaire. Reclus à la maison à nourrir le poêle à bois et à lire, scénariser et rédiger pour mon blogue personnel. Cette intense période de 3 jours de rédaction où je n’ai pratiquement pas eu de contact avec aucun autre être humain m’a fait vivre un voyage interne. À l’image de la saison froide où la nature s’emploie à concentrer ses énergies de façon *, en attente de l’été pour déployer toute sa vitalité en énergie centrifuge; vers l’extérieur. J’ai eu besoin de ce mouvement «intérieur».

En ce jeudi je suis en mouvement physique, en collectivité, avec mon chapeau de nomade en direction de Montréal. Le déplacement est tout autre, mais je réalise qu’il fait partie d’un tout inséparable. Au même titre que l’hiver a besoin de l’été, que la parole a besoin de silence et que le mouvement a besoin d’immobilité.

En fait, ce que je veux dire, c’est que ma création a besoin de disponibilité.

* Klee, Paul, Pfenninger Margaret, Hirner Claire, 2004. Paul Klee et la nature de l’art : une dévotion aux petites choses, Paris.
_Tiré du blogue «Récit nomade» auquel je contribue cette session.

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