Le nomade et le sédentaire

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Les derniers jours m’ont beaucoup fait réfléchir à la notion de déplacement et d’immobilité, qui caractérisent à leur façon l’esprit du voyage. La tempête démesurée qui a assailli l’Outaouais mardi et la condition d’hivernèrent obligée qui s’en est suivie m’a plongé dans une torpeur que j’avais oubliée, l’hiver.

C’est une saison magnifique, parce qu’elle nous fait voir et vivre la nature sous un tout autre angle que la belle saison. Mais également par l’effet de repli qu’elle engage. Cette solitude est toujours bienvenue, car je n’ai pas, dans ces moments froids et sombres, l’impression que je manque quelque chose, qu’il y aurait d’autres possibilités de socialité plus intéressantes. Non, tout le monde doit subir ce climat et les conditions sociales qu’il engage. Mais je semble m’éloigner de mon propos. Ou peut-être pas. J’écris ce billet dans le train qui m’amène à Montréal. La transition entre l’Outaouais (où il est tombé 53 cm de neige, il faut quand même le préciser) et la région montréalaise (où il y a plutôt eu du verglas) est fascinante. Stupéfiante en fait par sa beauté, comme lors du verglas de 98.

Mais ce parcours me rappelle que je suis, toutes les semaines, comme un voyageur nomade qui revient à son terrain de chasse, là où il trouvera sa nourriture, là où il sait qu’il pourra être sustenté. Car c’est la définition du nomade; quelqu’un qui se déplace de façon cyclique de lieu en lieu afin de répondre à ses besoins vitaux. Sauf que dans mon cas, cette nourriture est plutôt sociale et spirituelle. D’une part, car je revois de vieux amis, mais d’autre part, car j’assiste à ce séminaire hors du commun. J’apprends à vraiment apprécier les «littéraires» et même les aimer. À cause de leur vérité, leur ouverture, leur authenticité. C’est un art qui me rappelle faire de la musique. Dans la mesure où il est également impossible de se cacher; car ça sonnerait faux. Il y a, dans ces deux cas, une immédiacité dans la façon de toucher ou non son public.

Sédentaire
Plutôt cette semaine, j’ai été un sédentaire. Reclus à la maison à nourrir le poêle à bois et à lire, scénariser et rédiger pour mon blogue personnel. Cette intense période de 3 jours de rédaction où je n’ai pratiquement pas eu de contact avec aucun autre être humain m’a fait vivre un voyage interne. À l’image de la saison froide où la nature s’emploie à concentrer ses énergies de façon *, en attente de l’été pour déployer toute sa vitalité en énergie centrifuge; vers l’extérieur. J’ai eu besoin de ce mouvement «intérieur».

En ce jeudi je suis en mouvement physique, en collectivité, avec mon chapeau de nomade en direction de Montréal. Le déplacement est tout autre, mais je réalise qu’il fait partie d’un tout inséparable. Au même titre que l’hiver a besoin de l’été, que la parole a besoin de silence et que le mouvement a besoin d’immobilité.

En fait, ce que je veux dire, c’est que ma création a besoin de disponibilité.

* Klee, Paul, Pfenninger Margaret, Hirner Claire, 2004. Paul Klee et la nature de l’art : une dévotion aux petites choses, Paris.
_Tiré du blogue «Récit nomade» auquel je contribue cette session.

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Sens de l’orientation

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La lecture du texte de Ken Robinson1 a fait émerger une piste pour mon doctorat : de développer l’idée du sens de l’orientation et de son importance dans l’évolution de ma pratique de recherche création (et par extension, l’idée de balance que ce sens interpelle et nécessairement, la notion d’équilibre que celui-ci conjure).

En fait, j’ai réalisé que c’est ce sens, c’est-à-dire le désir et le besoin d’orientation qui ont sans cesse guidé ma pratique. Et cette quête a également dicté les médiums à exploiter, afin de trouver quelque chose, d’aller à la rencontre de, d’intégrer une notion ou aller au-delà de, s’insurger contre, etc.
C’est ce sens, nourri par des symboles et écosymboles dans des lieux spécifiques qui ont guidé mes interventions, mes choix et mes expérimentations. Ce sont les lieux qui ont inspiré mes installations, oeuvres, projets environnementaux, choix de médiums, etc. Mais leur sélection relevait de quelque chose de plus profond; ce besoin intime d’orientation. Et cette quête se manifeste autant dans mes parcours artistique qu’académique. Car dans mon cas, les deux sont intimement liés depuis les tout débuts. Il n’y a jamais vraiment eu de coupure entre les deux, seulement des moments de transition ou de jachère plus ou moins longs.

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L’un nourrit l’autre.
C’est pour cette raison que je suis inscrit à cette formation, à ce doctorat en études et pratiques des arts en ce moment.
Pour retrouver le fil, me réapproprier ce qui fait sens dans ma pratique de recherche création.
Tout ceci pendant que j’enseigne à temps plein.

J’ai, vraisemblablement, une pratique A/R/Tographique_
Filon à sonder.

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Petit ajout suite au séminaire d’aujourd’hui (12 février 2016). «L’état créateur engendre sa propre technique».

L’extrait du texte de Krishnamurti2 fait écho à ma démarche artistique. Comme quoi l’évolution médiatique dans mes projets a été tributaire d’une recherche de sens et de ce besoin d’orientation. Que je sois passé de la sculpture au Land art, à la création de mobiliers au design interactif, ou de l’art public et à la photographie importe peu dans le fond. Car le choix du médium découlait d’un besoin d’aller au fond de quelque chose que seule l’exploration d’une technique spécifique, à ce temps donné, pouvait incarner. Et l’acquisition de la maîtrise de la technique, face à un médium spécifique, s’apprenait sur le tas, par le faire.

 

  • 1. Robinson, K. (2011). Out of our minds : learning to be creative. Chichester, Capstone
  • 2. Krishnamurtu, 1967. De la connaissance de soi, Édition Le Courrier du livre, Paris.

 

_Tiré du blogue «Récit nomade» auquel je contribue cette session.

Cosmologie animiste

Les textes de cette semaine entretiennent un écho avec les notions de territoire que nous avons vu la semaine dernière. Particulièrement, le texte Apprendre à parler à une pierre1 m’a fait penser aux Indiens Haida de la côte Ouest Canadienne. «Pris» entre l’océan pacifique et la forêt tempérée de l’île de la Reine Charlotte, ce peuple a développé une cosmologie qui s’inspire non seulement du territoire physique (cèdres, montagne, océan, etc.), mais également des animaux qui le peuplent (orca, ours, tortues, corbeaux, etc.). Chacun des «membres» de ce lieu a un rôle et une fonction précise au sein de cette communauté. C’est une société animiste qui, afin de survivre et de faire sens du lieu qu’il habitent, a développé une relation intime avec le domaine spirituel contenu dans toutes choses. L’imagerie (objets, canots, maisons) qui en résulte est fascinante.

*L’animisme 2 (du latin animus, originairement esprit, puis âme) est la croyance en une âme, une force vitale, animant les êtres vivants, les objets, mais aussi les éléments naturels, comme les pierres ou le vent, ainsi qu’en les génies protecteurs.

Dans les forêts de Sibérie

Le texte de Sylvain Tesson3 est très intéressant à plusieurs points de vue. Mais je serais curieux d’en savoir plus sur sa réintégration (si réintégration il y a eu) à la vie Parisienne dont il fait référence (p. 52): «Quand je pense à ce qu’il me fallait déployer d’activité, de rencontres, de lectures et de visites pour venir à bout d’une journée parisienne.» Qu’en est-il de l’agrégation? Du retour de voyage? Car dans mon esprit, la cabane ici est une espèce de lieu liminaire, non?

 

1. Dillard Annie, 1992, Apprendre à parler à une pierre, Christian Bourgois, Paris
2. Wikipedia, 1er février 2016. https://fr.wikipedia.org/wiki/Animisme
3. Tesson Sylvain, 2011, Dans les forêts de Sibérie, Gallimard, Paris
4. Hawthorn H., 1957, University of British-Columbia, Canada

 

_Tiré du blogue «Récit nomade» auquel je contribue cette session.

Code implicite de la route

L’expérience du trafic et de la conduite en Asie du Sud-est est fondamentalement différente de celle des pays occidentaux. Je pense en particulier aux comportements routiers retrouvés au Vietnam qui sont tout à fait proches de ceux qui nous ont été présentés dans la vidéo tournée en Inde. À la seule différence que personne ou presque ne marche au Vietnam. Il n’y a, dans l’ordre, que des motorbike (espèce de mobylettes en bas de 150 cc), des voitures, quelques vélos et de rares piétons (la plupart du temps des étrangers).

En Asie du Sud-est, la circulation s’organise comme un ballet improvisé, où les mouvements, chorégraphies, relations et façons de faire sont connues de tout un chacun. C’est un code de la route impossible à apprendre dans une classe ou des manuels. Il faut le vivre pour en comprendre les articulations implicites. L’important est de savoir utiliser son klaxon, et d’être défensif pour tout ce qui se passe en avant; ceux qui sont derrière c’est leur affaire

L’importance du récit dans la conclusion du voyage

J’aimerai m’attarder sur le commentaire de Mlle x (en passant, ce serait bien, pour les visuels comme moi, que nos photos soient associées à notre profil, afin de faire référence aux bonnes personnes ! Alors désolé d’avoir oublié ton nom, Mlle x!) sur l’importance du récit dans l’expérience du voyage. Cette réflexion fait également référence au vidéo présenté par Nathanaël, comme quoi le récit cimente l’expérience du voyage.

Bien entendu, cette opération en est un d’éditorial, filtré ou transformé par notre vision de l’événement. Mais ce qui est important est la cristallisation de cet événement, soit le passage de la mémoire vers le souvenir. C’est peut-être cette étape qui nous permet l’appropriation, une sorte d’agrégation -même fut-ce-t-elle partielle- comme Isabelle nous a expliqué.

«Facebookisation»

Mais cette action de mise en récit est somme toute une opération périlleuse. D’une part, car elle nous permet d’oublier certains faits ou événements, mais d’autre part, car elle est une construction mentale qui peut ou non être loin de la réalité. Une sorte de Facebookisation de notre voyage, ou une instagramation qui ne fait pas état du tout ou du contexte, mais bien de fragments judicieusement choisis. C’est là que des anecdotes oubliées, des événements fugaces ou des moments manqués pourraient nous éclairer d’une autre façon sur une partie de notre périple. Nous apporter un autre éclairage que celui que nous voulons bien y jeter ou se souvenir.

PS : j’aimerai attirer votre attention sur les deux images route-vers Chine 01 et 02. Il s’agit de photographies tirées de mon périple en motorbike dans le sud du Vietnam. Il s’agit d’une route vers la frontière chinoise, et les deux photographies nous démontrent la même route à 2 min d’intervalles. La transition est impressionnante, mais c’est la présence du «nid de chien» dans la 02 qui témoigne le mieux des conditions routières singulières (!) de ce pays 

 

Sons de la ville d’Hanoi :

 Son Hanoi et images par Jean-François Lacombe

 

_Tiré du blogue «Récit nomade» auquel je contribue cette session.

Retour, rattrapage et consolidation

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Le réseau et l’hypermédialité nous donnent la possibilité de rattraper certains moments perdus, dans la mesure où cette technologie nous permet de partager notre pensée et de la rendre disponible à qui le voudra, mais surtout au moment où elle pourra être consommée. Cette première entrée est donc une sorte de retour sur la matière du premier cours auquel je n’ai pu assister. Plus précisément à l’introduction de la thématique et du contexte de ce nouveau projet de recherche création à la lumière des lectures proposées.

 

QUELQUES OBSERVATIONS EN VRAC :

Le récit de voyage en cargot de Joël LeBigot.

Ce que je retiens de ce récit est la description du sacré que nous donne LeBigot. Il nous explique que pour lui le désert et les monastères ne lui procurent pas cette expérience du contact avec le sacré. Par contre, le voyage en haute mer, avec de l’eau devant et derrière permettent cette distanciation. Dans ce sens que la mer nous donne à voir et faire l’expérience d’autre chose que quelque chose d’humain.

Le texte de Victor W. Turner sur la liminarité

L’état liminaire est résolument un état de transition où les transgressions sont permises. Les écarts, l’errance, les mauvaises orientations sont admis et semblent en faire partie intégrante. Par contre au retour (d’un voyage ou d’un rite de passage), il faut réintégrer la sphère sociale et ses obligations et responsabilités. L’état liminaire est donc forcément transitoire et impermanent. Pour informer ce constant, nous pouvons faire un parallèle avec la différence qui existe entre les installations temporaires et les oeuvres d’art public et d’intégration des arts à l’architecture (les fameux 1%). Dans le premier cas, la condition d’éphémérité permet une plus grande liberté dans le sujet, les thématiques, le traitement, les matériaux utilisés, le lieu d’implantation, etc. Il y a une plus grande liberté et la possibilité de «déranger», car le projet est installé pour un (court) temps déterminé. Tandis que dans le cas des oeuvres d’art publiques, où la condition de pérennité est une des plus grandes prérogatives, les oeuvres font souvent état du compromis que cette contrainte (autant physique que conceptuelle) impose.

Bernard Émond

«S’approcher de ce qui importe». Que dire de plus?

 

_Tiré du blogue «Récit nomade» auquel je contribue cette session.

Pecha Kucha Ottawa #3

L’édition Pecha Kucha Night Ottawa vol. 3 aura lieu à 20h00, le mercredi 27 octobre 2010, toujours à la cours des arts d’Ottawa, située au 2 avenue Daly (à côté du centre Rideau).
Les soirées Pecha Kucha sont de véritables plateformes d’échanges bilingues et de rencontres interdisciplinaires organisées avant tout avec l’objectif d’offrir une tribune publique où les créateurs de tout horizon présentent leurs réflexions et leurs processus sur des projets réalisés, en cours de réalisation, ou même auxquels ils rêvent encore. Le concept est simple : chaque participant présente 20 images projetées qu’il commente pendant 20 secondes.

Venez rencontrer des designers, des architectes, des chercheurs, des créateurs et des artistes de la communauté d’Ottawa et de Gatineau!
Venez vous inspirer!

*Un concept d’affiche inspiré du contraste classique menthe-chocolat!


Contribution à Pica Magazine : le design d’interface

J’ai été invité à écrire un article pour le nouveau magazine de design Pica Magazine pour son édition sur la transformation. Mon papier parle du rôle des designers graphiques dans le domaine de la création d’interface numérique et des valeurs importantes à mettre en avant-plan au sein de celle-ci. Le lancement du numéro 2 de la revue aura lieu le vendredi 17 septembre 2010 au Centre de design. Voici l’article intégral pour ceux qui ne pourront mettre la main sur une copie du magazine, mis sur pied par un groupe de gradués de l’UQAM en design graphique :





EXPÉRIENCE DE L’INFORMATION : TRANSFORMATION DANS LE RÔLE DU DESIGNER

Le designer graphique est un drôle d’hybride bicéphale. D’une part créateur visuel intuitif, d’autre part organisateur d’informations complexes. C’est à la jonction de ces deux mondes qu’opère son activité créatrice. Car s’il s’agit bien d’une activité de création, plusieurs diraient que ce travail appartient aux arts appliqués, et ce serait exact. Mais délaissons la partie organisationnelle pour nous concentrer sur le versant artistique de l’opération. Il s’agit ici de discuter de sensibilité dans la scénarisation multimédia. Le postulat est le suivant : dans ce monde en révolution technologique constante, le designer d’interface doit, s’il veut demeurer pertinent, refléter les préoccupations authentiques des utilisateurs.

Pour décomposer et saisir les enjeux du design d’interface graphique, une bonne façon est d’aborder le sujet selon la perspective de l’espace et du temps,[1] et surtout, de selon le point de vue de l’utilisateur. C’est-à-dire en considérant l’espace d’inscription du projet (l’espace-écran), l’interface qui nous le représente (le graphisme) et surtout les possibilités d’expériences (interactions) qui se jouent au sein de l’interface. Il semble que ce soit au niveau de ces possibilités que tout se jouera dans le cyberespace de demain.


L’Espace

À priori, il faut établir que dans le Web, lorsqu’on parle d’interfaces, on se réfère à l’espace-écran. C’est notre principal accès au réseau. Que cet espace d’inscription soit un écran d’ordinateur, un téléphone intelligent, une projection interactive, ou autre, il s’agit d’une représentation bidimensionnelle. La discipline qui est propre à moduler et créer cette représentation est le design graphique. C’est donc le domaine des arts qui œuvre à établir les interfaces (la face, l’image) ainsi que les interactions (les actions, les événements)[2]. Face à tous ces facteurs, il est inévitable que la création d’interface numérique soit devenue un des principaux champs d’action du design graphique.


Le Temps

Un autre postulat veut que la donnée temporelle soit le principal facteur qui module les scénarios multimédias présentés dans les sites Web. D’une part à cause de la mouvance des technologies, d’autre part à cause de l’évolution du langage médiatique. Depuis ses débuts, le médium du Web s’est transformé pour affirmer son trait caractéristique singulier : l’interactivité.

Un petit recul dans le temps nous fait voir que ce jeune média, maintenant dans son adolescence, s’est grandement modifié depuis ses débuts dans les années 90. Dans ces années, les designers et développeurs Flash étaient rois et maîtres du Web. Ces créateurs évoluaient dans un contexte d’expérimentation. C’était un peu le « far West » où le médium tentait de trouver sa place et forger son identité. D’ailleurs, un trait caractéristique des sites Web des années du «dot-Com » était de proposer une expérience plutôt linéaire. De plus, nombre de sites de cette époque comportaient des lacunes ergonomiques : des interfaces obscures et rigides, l’impossibilité d’utiliser les boutons de navigation des fureteurs, un temps de téléchargement important, des animations à n’en plus finir, etc. Les gens de moins de 30 ans ne pourront probablement pas s’en souvenir, mais une des plus grandes innovations de ces années consistait en l’ajout d’un petit bouton qui s’intitule SKIP INTRO 😉
Mais ce genre de parcours dans l’évolution du médium Web était tout à fait normal. Celui-ci devait passer par une phase d’exploration avant de définir sa propre identité, de s’émanciper de son modèle le plus proche (en l’occurrence ici, le cinéma[3]). Aujourd’hui, il est clair que l’expérience interactive prime sur l’expérience linéaire.

L’évolution technologique est un autre facteur de modification du paysage du Web. Cette évolution s’est manifestée sous la forme de l’augmentation de la vitesse des bandes passantes et le développement de plusieurs langages machine, ces derniers étant devenus nécessaires afin de répondre aux exigences communicationnelles et opérationnelles qui émergeaient des nouvelles possibilités du réseau. Cette complexification technologique a remis un peu le contrôle dans les mains des développeurs et a ainsi séparé davantage les tâches entre les designers et eux. Mais c’est toujours aux designers que revient la tache de la gestion du contenu et des interfaces qui permettent d’y naviguer.


Esthétique d’accès au contenu : la parole aux utilisateurs

Aujourd’hui, pour la plupart des sites et projets Web, on pourrait parler d’un design d’interface qui se caractérise par une esthétique d’accès au contenu. En fait, on pourrait dire que l’usager sait ce qu’il veut, qu’il entre et se dirige au bon endroit, qu’il accède à l’information qu’il recherche et qu’il ressort rapidement pour poursuivre son parcours ailleurs. Tout réside dans la réduction du temps passé à flâner dans un site. C’est l’efficacité individualisée qui prime (au grand dam des publicitaires). Personne ne désire attendre « que ça load », chercher les boutons de l’interface, être redirigé vers une page transitionnelle ou subir une animation (que celle-ci soit une œuvre ou une publicité) à moins que ce ne soit précisément l’objet de la recherche (YouTube par exemple).

D’accord, le contexte du Web est pragmatique (c’est le Web gourou Jacob Nielsen[4] qui le dit) et c’est principalement l’utilisateur qui dresse ses exigences et ses besoins (en plus de subir les aléas des développeurs, mais ça, c’est une autre histoire!) Alors, comment transmettre l’information tout en créant des événements pertinents pour les utilisateurs? Comment évoluer vers une expérience renouvelée de l’information?


Possibilités interactives, valeurs et récits

Plusieurs designers d’interface s’inspirent des recherches et explorations dans le domaine des arts interactifs et de l’art Web afin de développer des expériences narratives et interactives enrichies. Plusieurs mettent en avant-plan la donnée participative du Web (le contrôle dans les mains de l’utilisateur). Dorénavant, il s’agira peut-être de continuer à inventer des projets Web plus ouverts qui favorisent les rapprochements réels et qui permettent un contact toujours plus humain à travers la machine.

Une façon pour les designers de réaliser ce rapprochement réside dans la préoccupation d’élaborer une trame narrative authentique (l’idée du designer-auteur développée par Rick Poynor[5]), de développer des récits collectifs pertinents ou bien d’établir une expérience ergonomique sensible. Tout ceci pour s’adresser à un public, formé aux millions d’images, vidéos et artéfacts interactifs de notre société actuelle. La majorité des disciplines de création travaille présentement à cette œuvre qui consiste à créer des récits, des relations, des événements que le public pourra non seulement voir, lire, imaginer, mais bien vivre collectivement et à créer également de nouveaux lieux de rencontre[6], c’est-à-dire des espaces devenus habités dans l’interstice qui subsiste entre l’utilisateur (l’humain) et le site (le réseau).

Les designers qui prennent davantage en charge les préoccupations réelles des usagers pourront réaliser des interfaces qui proposeront des expériences communicationnelles renouvelées. Soit celles qui iront vers une plus grande possibilité d’entrer en relation avec l’autre, avec notre communauté et avec nos valeurs, et non plus uniquement avec une marque, une philosophie de compagnie ou bien un lifestyle[7] (comme Bruce Mau explique dans son ouvrage du même nom). Somme toute, des interfaces contribuant à enrichir l’expérience relationnelle au sein de notre société individualiste de plus en plus fragmentée.



[1] Fawcett-Tang, Roger, Mapping Graphic Navigational Systems, Rotovision, Suisse, 2008

[2] Bureaud, Annick, «Qu’est-ce qu’une interface ?». (2009) Leonardo, 2001, < http://www.olats.org/livresetudes/basiques/7_basiques.php>

[3] Le même phénomène s’est produit à la fin du XIXe siècle lors de l’apparition du cinéma. Ce nouveau média a emprunté les codes et façons de faire du théâtre, son cousin le plus proche. Mais avec le temps, le cinéma a su mettre en avant-plan son langage personnel unique, le montage.

[4] Nielsen, Jakob, «Web Usability». (2007), Useit.com, 1995-2010. < http://www.useit.com/>

[5] Poynor, Rick, «The designer as reporter». Obey the Giant, Life in the Image World, Birkhauser, Berlin, 2007

[6] Cauquelin, Anne, Le site et le paysage, PUF, “Quadrige”, 2007.

[7] Mau, Bruce, Life Style, Phaidon, 2005.