Lieux et espaces résiduels

L’idée du lieu est centrale à ma démarche de création depuis toujours. C’est un concept qui se développe en couche comme un oignon que l’on pèle doucement.

Mais d’abord qu’est-ce qu’un lieu ? Comment un espace, un site, devient-il à un moment donné, un lieu ? Cette question en a fasciné plusieurs et continue d’être revisitée d’une façon régulière par les penseurs, les chercheurs et les créateurs. Le processus central qui est à l’œuvre pourrait se résumer à la mouvance d’une considération quantitative d’un site (des coordonnées géographiques) vers une définition qualitative de celui-ci. Cette mouvance opère à travers l’interaction de deux éléments qui composent un espace : ce que je nomme le paysage physique et le paysage imaginaire ou en d’autres mots, l’interaction entre les éléments physiques d’un espace et ses éléments «projectuel» ou culturels si vous préférez (ses usages, son histoire, sa mythologie, ses possibles, etc.). En fait, un site devient un lieu lorsqu’il est habité. Et habiter un lieu signifie pactiser avec l’esprit et les daïmons présents *(Norberg-Schulz 1981), donc autant dans ses contingences physiques (le climat, la végétation, la faune, etc.) que celles non-physiques (réseaux sociaux, histoire, mémoires, relations présentes, etc.). C’est à travers cette rencontre entre le versant physique et le versant culturel qu’un sens du lieu émerge et que son identité se définit. En d’autres mots que le site devient un territoire occupé, un endroit de rencontre avec des valeurs, signes et symboles pour une culture donnée.

Les 3 axes dans les cadres à la périphérie du cercle signifient :

  • Mémoire du lieu : les traces physiques, les ruines et la patine du temps, la végétation, les odeurs; ce que les sens perçoivent. En fait, les traces que le lieu porte en lui-même et qui forgent son caractère.
  • Mémoire du temps : les actions et usages passés, les événements marquants, les différentes mémoires des hommes par rapport à un lieu -le paysage imaginaire- qui sont en fait des constructions subjectives. La mémoire qui se modifie avec le passage du temps (collectif et personnel), celle qui devient davantage subjective, modelée, voir même oubliée.
  • Mémoire du sacré : l’intuition, la métaphysique, la relation avec la spiritualité, les Daïmons et toutes ces choses intangibles qui affectent l’identité d’un lieu.

*Norberg-Schulz, C. (1981). Genius Loci paysage, ambiance, architecture. Bruxelles, P. Mardaga.

idéogramme concept du lieu

idéogramme concept du lieu.

Idéogramme de la construction de l’identité du lieu. Mémoire de maîtrise : Lacombe Jean-François. 2004, Constituants de l’esprit du lieu : paysage physique et paysage imaginaire. UDM, Montréal.


Espaces interstices, espaces résiduels

Les friches, terrains vagues et espaces interstices appellent à la découverte, à l’introspection et à des modalités d’occupation autres au sein de la ville. C’est à cet égard qu’ils ont de l’importance à mes yeux. Car ils permettent d’entrevoir de nouvelles façons d’entrer en relation au sein de la trame urbaine. L’acte d’habiter ne peut se réaliser uniquement que lorsque notre imaginaire a pu saisir l’esprit du lieu et peut en quelque sorte, pactiser avec lui. Et le contact avec ces espaces indéfinis sollicitent notre corporalité et ouvrent notre imaginaire à un océan de possible. Ce sont des espaces de dilatation qui permettent d’entrevoir d’autres usages des fonctions urbaines programmé. Ces interstices de la ville «sont là pour nous rappeler que la société ne coïncide jamais parfaitement avec elle-même et que son développement laisse en arrière-plan nombre d’hypothèses non encore investies» *. Et ces possibles sont non seulement des constructions ou usages en devenir, mais également des façons d’entrer en relation avec l’environnement, notre monde et nos contemporains.

*Le Strat, P. N., 2007. “Multiplicité Interstitielle.” Multitudes 4(31): 115-121.

Les limites sont au coeur du lieu :
les espaces interstices sont des espaces de transition, situés entre deux eaux claires, des zones qui se définissent par leur contour et leurs séparations, par ce qui les circonscrit et du fait même, les révèlent par leur contraste. Autrement dit, ces espaces interstices se définissent par la différence d’avec les aménagements et constructions urbains normalisés qui les bordent et les limitent.

La ruine : des années en texture
L’expérience esthétique de la ruine me fascine beaucoup. D’abord dans l’image des lieux qui inspire nombre de démarches artistiques, mais ensuite dans la mémoire des lieux qui est réactivée par des pratiques urbaines mettant en jeu cet esprit d’entropie, d’histoire à renverser, à dépasser. Les ruines et friches industrielles participent à la construction identitaire d’une ville. Ils sont dépositaires d’une mémoire du temps et du lieu, autant dans les images que les usages périmés.

Je pense également aux graffitis ou aux affiches qui rajoutent des strates de sens et d’histoires sur les murs de la ville. Ces palimpsestes créent une surenchère visuelle imparfaite et parfois anachronique, à l’image de la ruine. Des murs remplis de la mémoire d’années de promotions, de revendications, de marquage de territoire, etc. Ces murs deviennent dépositaires de la mémoire d’un pan de la société, qui agit comme une ruine verticale, qui assoit notre réalité dans un continuum plus large que notre simple petit quotidien. C’est ce que la ruine permet. Un déplacement contextuel, un rappel des événements et moments clefs de notre histoire (positifs ou négatifs), un souvenir de nos rêves et façons de faire à un temps donné; dans le seul espoir d’un jour de pouvoir les atteindre ou les dépasser. Donc la ruine = expérience de la perte, de la mort, mais également une promesse, toutes les possibilités enfouies au sein de l’expérience humaine.


Communication et projection au colloque «imaginaire du terrain vague», ACFAS 2016 :

Le terrain vague :
Il m’apparaît que le terrain vague soit une image, une possibilité, une idée avant d’être un lieu concret. En constante mouvance, ces espaces qui décousent la trame urbaine sont un ensemble de topos physiques et imaginaires, qui incarnent un univers de possible.


Quelques projets photographiques sur les ruines:

Complexe Redpath, Montréal, 2001


Images pour le recueil «le sang des ruines», 2009

Structure abandonnée, nord du Vietnam, 2011

Articles portant sur l’idée du lieu

Articles portant sur les ruines

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