La psychogéographie, les Situationnistes, la figure du flâneur et… les forces commerciales

Difficile d’éviter les notions de psychogéographie et de la figure du flâneur lorsqu’il est question de déambulement et d’expérience «autre» de la ville. Bien entendu, mon propre processus se rapproche de ces postures, dans la mesure où il m’est important d’investir les espaces autres que sont les espaces interstices. Pour moi, c’est cette expérience insitu qui compte. L’immersion en quelque sorte, afin de vraiment pouvoir déconnecter du temps social (voir mon article sur Hermut Rosa et l’accélération du temps).

Mais avant les situationnistes, il y a eu William Blake à Londres et Walter Benjamin à Paris, qui a également réinventé la ville par l’imagination. Il est intéressant de préciser que les ramifications du concept du flâneur remontent à l’établissement d’une image singulière de la ville de Londres. Londres s’est imposée comme lieu de résonnance psychogéographique par excellence. En grande partie à cause des récits «psychogéographiques» des écrivains de l’époque. Et les récits de Blake ont eu une répercussion certaine dans l’établissement de la topographie imaginaire de ce lieu, dans l’établissement du genius loci de Londres. En fait, dans  l’établissement de l’image de cette ville telle comme on la connaît aujourd’hui. (Jack the Ripper/Tamise/brume/danger/mystère/petites allées/pluie/etc.)

Je saute maintenant de grands moments de ce mouvement poétique de l’exploration urbaine pour m’attarder à la figure du flâneur dans le Paris du XIXe siècle. C’est que les références de Walter Benjamin en la matière ont eu un écho en moi. Un écho au niveau des valeurs interpellées par le flâneur de l’époque. Dans sa relation au lieu. Pour donner un peu de contexte, l’idée du flâneur parisien est intimement lié à sa typologie urbaine, et particulièrement aux arcades. Ces aménagements urbains qui recouvrent d’un toit vitré les passages entre les allées de magasins. Il y a interaction entre la figure poétique du flâneur et le réaménagement haussmannien de Paris. Ce que Benjamin croit, c’est que «le flâneur est incapable de conserver son détachement et sera inévitablement pris dans les forces commerciales qui finiront par le détruire». Donc l’idée du flâneur est indissociable de son caractère subversif.

Cette notion est importante pour plusieurs raisons dans le contexte actuel des urbanités numériques. La connexion au réseau, même si elle s’avère la plupart du temps bénéfique, peut entrainer son lot de problème. Par exemple, les suggestions proposées par les algorithmes selon vos décisions et goûts précédents peuvent limiter l’accès aux expériences nouvelles ou «autres» en vous confinant dans vos zones de confort. Le même genre de restaurant, le même genre de bar ou d’exposition. Comment effectuer une «déambulation», une «dérive», si vous utilisez vos outils de navigation numériques reliés à vos données personnelles? Est-ce la question de ne pas perdre de temps ici qui revient? De devoir se rendre le plus efficacement du point A au point B? En oblitérant la qualité que peut receler le trajet? Beaucoup d’idées qui ne sont pas encore traitées, intégrées.

Mais je comprends un peu mieux ma réserve face à la majorité des cartes générées par des données (mapping); elles expriment un versant du lieu qui reflète des qualités quantitatives plutôt que qualitatives. Pas toutes, j’en conviens bien, mais une grande majorité de ces cartes nous donne une image qui fait écho à nos innombrables liens avec le domaine commercial.

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