Théorie critique de la modernité tardive : l’accélération du temps social

Abbaye de Saint-Benoit-Du-Lac

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Si les valeurs incarnées dans les espaces interstices et les ruines (qui s’apparentent chez moi à des espaces liminaires) sont bien identifiées*, qu’est-ce qui me pousserait à chercher le contact avec ces espaces et ces valeurs autres véhiculées par notre société? Pour esquisser le début d’une compréhension des forces agissantes, je me réfèrerai à l’ouvrage d’Hermut Rosa, Théorie critique de la modernité tardive. Cet ouvrage amène une explication de notre relation à l’espace et au temps depuis la modernité, ou ce que Rosa nomme comme la modernité tardive. Selon l’auteur, il y aurait eu la période de modernité, de postmodernité, d’hypermodernité et maintenant nous serions dans la période de modernité tardive. Et cette modernité tardive serait caractérisée par l’accélération. L’accélération du temps social, l’accélération pour la reconnaissance, l’accélération de la consommation. Citations en vrac. Je dois encore digérer cet ouvrage.

La lutte dynamique pour la reconnaissance

«De ce fait, la lutte pour la reconnaissance dans la société moderne est devenue elle aussi un jeu de vitesse : puisque nous gagnons l’estime sociale à travers la compétition, la vitesse est essentielle à la reconnaissance dans les sociétés modernes.» p.79

Cette donnée est réelle, j’en fais l’expérience quotidienne, et le faire savoir pèse lourdement dans l’actualisation d’une carrière artistique. Or cet acte de faire savoir est en contradiction formelle avec la donné d«être» et de celle de l’expérience. Tout au plus on peut en faire un compte-rendu, mais l’expérience en perd un peu de son essence, de sa vérité, il me semble. Cette idée de diffusion et de reconnaissance m’a brulé en 2010. Et Dieu merci qu’il y a eu ma sabbatique en 2011-2012 pour me permettre de reconnecter avec mon acte créatif intuitif, non intentionné, non dirigé, non désigné. Mais il y a bel et bien eu une passe à vide, une perte de sens qui m’a profondément marqué. Ce que je retiens de cette expérience est surtout les motifs de cette dérive; je ne créais plus pour moi, pour répondre à un besoin interne de régulation, à une force qui m’aidait à contre-balancer le marché professionnel. J’étais rendu de plain-pied dans ce marché. Perte de sens.

«L’accélération sociale est devenue une force totalitaire interne à la société moderne et de la société moderne elle-même… dans la société moderne tardive, le pouvoir totalitaire consiste plutôt en un principe abstrait qui assujettit néanmoins tous ceux qui vivent sous sa domination.» p.85

«Si des auteurs tels qu’Alain Ehrenberg ou Axel Honneth observent une tendance croissante à l«épuisement» de l’être dans la modernité tardive (dépressions cliniques et burn-out) cela, selon moi, est largement (sinon uniquement) attribuable à une lutte pour la reconnaissance qui, pour parler métaphoriquement, recommence encore et encore chaque jour, et dans laquelle aucune niche ni aucun palier sûrs ne peuvent être atteints.» p.82

La désynchronisation

«En termes plus systématiques, la désynchronisation apparaît entre les mondes social et extra-social, mais également entre des modèles de vitesse différents à l’intérieur des domaines de la société. En ce qui concerne la première forme, l’accélération de la société surcharge systématiquement les cadres temporels de la nature environnante. Ainsi, nous épuisons les ressources naturelles, comme le pétrole et les sols, à des rythmes bien supérieurs aux vitesses de leur renouvellement, et nous nous débarassons de nos déchets toxiques à un tempo beaucoup trop élevé pour que la nature puisse les traiter. Le réchauffement de l’atmosphère terrestre n’est lui-même rien d’autre qu’un processus d’accélération physique causé socialement…» p.94

«Le pouvoir de l’accélération n’est plus perçu comme une force libératrice, mais plutôt comme une pression asservissante. Bien sûr, pour les acteurs sociaux, l’accélération a toujours été les deux à la fois : une promesse et une nécessité. À l’époque de l’industrialisation, par exemple, elle était, pour la pluspart du temps, plutôt la seconde que la première, mais elle porta néanmoins en elle le potentiel libérateur pendant tout le XXe siècle. Aujourd’hui cependant, au début du XXIe siècle «mondialisé», la promesse perd de son potentiel, la pression devient accablante à un point tel que les idées d’autonomie individuelle et collective (démocratique) deviennent anachroniques». P109-110

 Temporalité

«Alors que les individus se sentent eux-mêmes libres, ils se sentent également dominés par une série d’exigences sociales excessive et en constante augmentation.» p.101

Saturation sociale

«Ce par rapport à quoi nous sommes aliénés par les diktats de la vitesse, je l’ai dit, n’est pas notre être intérieur immuable ou inaltérable, mais notre capacité à nous approprier le monde.» p.137

Ce qui est sur, est que l’expérience des ruines et espaces interstices modifient ma relation au temps d’une façon significative et salvatrice. Ces périples participent donc à une certaine reconnection avec le temps social, à une re-synchronisation pour effectuer une reproduction culturelle (c’est-à-dire le passage d’un savoir et de normes culturelles d’une génération à l’autre, qui apporte une certaine dose de stabilité et de continuité à la société) même si celle-ci est uniquement personnelle.
Enfin, il y a là matière à compréhension de l’appel de ces espaces interstices.

 

*Ce travail d’identification des valeurs véhiculées par les espaces interstices et résiduels a été effectué dans le cadre de mon séminaire portant sur la perception et l’effet de l’art donné par Jocelyne Lupien à l’hiver 2015.

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