LES YEUX DANS LE MUR
 
Année 2003
Collaboratrice Céline Wagner
Collection Aire libre
Éditeur Dupuis
Texte par Sébastien Soleille

Baudoin continue à expérimenter avec cet album. Ne cherchez pas dans cet album de fil narratif. Sans parler d'histoire au sens traditionnel du terme, on trouvait encore dans ses albums parus à l'Association ('Éloge de la poussière', 'Terrains Vagues', 'le Chemin de Saint-Jean') des anecdotes, des morceaux de récit. Ici, Baudoin nous livre seulement quelques heures dans la vie de deux personnages, peintre et modèle l'un de l'autre, quelques bribes de conversation.

Baudoin adopte comme souvent une forme originale : mélange de pinceau et de plume, collages, insertion de dessins de Céline Wagner, etc. Le plus grand changement par rapport aux albums précédents réside dans l'utilisation de la couleur, imposée par la publication dans la collection Aire Libre. Baudoin nous avait déjà montré quel coloriste exceptionnel il était, notamment dans certains de ses ouvrages pour enfants, 'Rachid enfant de la télé' et 'Le Chingom'. Le traitement est ici tout à fait différent. En effet l'album a d'abord été pensé en noir et blanc et l'auteur n'a imaginé le mettre en couleurs seulement une fois qu'il a su qu'il serait publié chez Aire Libre. Les noirs sont de ce fait très présents. Les couleurs apportent des teintes dominantes dans les différentes pages. Quelques dessins, notamment ceux qui se déroulent dans le port, avec l'eau et les bateaux qui s'y reflètent, bénéficient de superbes jeux de couleurs.

On a beaucoup dit qu'avec cet album Baudoin continuait la réflexion abordée dans 'le Portrait'. C'est vrai : on retrouve un dialogue entre un peintre et son modèle, une réflexion sur la possibilité pour l'artiste de capter la vérité de son sujet, de sa muse. Une différence de taille est le retournement de perspectives entre 'Le Portrait', et la plupart des autres albums de Baudoin d'une part, et celui-ci d'autre part : en effet ici, la voix principale est celle de Céline. Baudoin, ou le personnage que l'on peut identifier à lui, se contente le plus souvent de donner la réplique. En outre, on ne voit pas son visage, sauf à la fin de l'album lorsque l'on voit un portrait de lui dessiné par Céline.

Mais assimiler cet album à un 'Portrait 2' serait très réducteur : on retrouve également des fils que Baudoin avait commencé à tisser dans les albums qu'il a dessinés entre 'le Portrait' et maintenant. Le plus important de ces fils est sans doute celui de la banlieue, déjà magistralement évoqué dans 'Véro'. Au cours d'une discussion sur la banlieue et les possibilités de s'en sortir, Céline assène à Baudoin un « Ca te plaît de croire qu'au bout il n'y a rien » qui peut renvoyer au pessimisme et à la noirceur de la fin de 'Véro'. Céline elle-même vient de la banlieue et elle reproche à Baudoin de lui coller cette provenance comme un 'uniforme'.
La relation amoureuse, autre thème récurrent de Baudoin, est également abordé.
Certains paysages de Nice sont, comme dans 'Salade niçoise' notamment, clairement identifiables, notamment de superbes vues du port ou de la baie. Baudoin continue également à réfléchir sur son égoïsme, que lui reprochait un ami dans 'Terrains vagues' (« Il n'y a que toi que tu aimes », lui disait-il) et Céline ici. Sur la solitude auquel il estime impossible d'échapper : lorsque l'on cherche l'autre, c'est toujours soi-même que l'on fini par trouver.

On retire des impressions riches et diverses de ces personnages. On peut notamment avancer, en schématisant forcément, que Céline, c'est la fuite, la volonté de sortir de la banlieue, le désir de trouver, de peindre l'autre, de l'aimer, la volonté d'aller au bout des choses. Que Baudoin, c'est une autre sorte de fuite : le refus de l'achevé ; c'est le pessimisme, le constat que quoi qu'il fasse, il ne trouve toujours que lui-même dans l'image de l'autre qu'il est en train de peindre. On peut avancer tout ceci et bien d'autres choses encore au fil des nombreuses lectures auxquelles nous invite cet album.