VÉRO

Année 1998
Scénariste ---
Collection Histoires Graphiques
Éditeur Autrement
Commentaires et résumé par Sébastien Soleille
Très bel album publié aux éditions Autrement. Dans cette collection nouvelle pour lui (à part pour des récits dans des albums collectifs), Baudoin nous livre un album au style différent de sa production habituelle et dont le thème principal (la vie dans une banlieue difficile) avait été jusque là peu abordé par lui. Pour moi, il s’agit quasiment de l’équivalent de 'La haine', de Mathieu Kassovitz, en bande dessinée.

L'histoire peut sembler tristement banale : Willy, un jeune garçon, vit dans une "banlieue pourrie", entre Véro, sa copine qui se drogue, Antoine, un vieil ami qui va mourir et ses copains aux plans plus ou moins foireux. Dès le début de l’album Baudoin élargit son propos, tire d’une peinture sociale une réflexion plus vaste sur la liberté, la beauté et l’amour. Peut-on aimer dans des conditions de vie si dures ? La banlieue, poussant Véro à la drogue, à la décadence, peut-elle laisser l’amour s’épanouir entre Véro et Willy ? Qu’est-ce qu’être libre ? Est-on libre lorsque l’on vit au quotidien les dures conditions de la banlieue ?

En plus du thème de l’amour, on retrouve celui de la relation entre un jeune et un vieux plein d’expérience et proche de la mort.(1)
 
L’album est court, très court : cinquante-six pages, généralement moins de six cases par page, souvent muettes. Juste le temps de poser les personnages, d’amener l’argument du récit et d’arriver à la chute. Quatre pages, les deux premières et les deux dernières sont particulièrement riches et fortes.

Les deux premières pages sont fabuleuses. En cinq cases, Baudoin expose de façon forte et brutale les thèmes de l’album (la liberté, la beauté, le contraste entre banlieue et montagnes). La première page comporte trois cases et une seule phrase. Elle nous montre Willy courant dans la nature. Nous ne savons pas si c’est un rêve ou la réalité. En fait cette page se situe chronologiquement parmi les dernières de l’album. Le texte narratif parle de la liberté et de la beauté des paysages : "Il existe des paysages beaux comme la liberté". La seconde page est constituée de deux cases. Dans la première on voit Willy en gros plan, avec un texte narratif que le lecteur reçoit, dans le contexte, comme une claque : " Mais qu'est-ce que ça veut dire beau et liberté ? " car la case suivante, qui occupe les deux tiers de la page, est la vue d’un coin de banlieue, sombre (surhachuré), très noir, très glauque. Le, ou plutôt les deux décors sont posés, les thèmes principaux également.
 
Le récit est construit sur un retour en arrière : comment Willy est-il passé de sa banlieue à cette course en plein air ? Les thèmes exposés dans ces deux premières planches sont illustrés, explicités tout au long de ce retour en arrière.

Est-on libre en banlieue ? Tous les personnages principaux semblent prisonniers. Véro est accro a l’héroïne. Elle affirme pouvoir arrêter quand elle veut. Willy en doute, essaie en tout cas de faire jouer l'amour qu'elle lui porte pour la convaincre de décrocher. Antoine semble également prisonnier. Il sait qu'il ne lui reste que quelques jours à vivre. Il se comporte comme un condamné à mort, comme quelqu’un qui va mourir derrière les barreaux de la banlieue. Une certaine forme d’humanisme, de sagesse, se dégagent cependant de lui. Willy semble également prisonnier de son entourage : ses amis, avec leurs clichés machistes, ne comprennent ni sa relation avec Véro, ni celle avec le vieil Antoine.

Dans ce contexte, le voyage à Marseille que propose à Willy un de ses amis apparaît comme une sorte de délivrance, ou au moins un moment de liberté provisoire. A partir de là deux mouvements en apparence opposés vont se développer : Willy va sembler connaître une liberté de plus en plus grande, de la banlieue aux routes de campagne, puis des routes de campagne à la solitude des grands espaces montagneux, alors qu’en fait la nasse ne fait que se resserrer de plus en plus étroitement autour de lui.

Baudoin utilise avec brio un style inhabituel : la plume.(2) Il joue sur la densité des hachures pour accroître le contraste entre banlieue et montagne. Plus la scène est glauque, en banlieue, plus le dessin est surchargé, alors que lorsque le héros parcourt les paysages montagneux les cases sont presque blanches, la quantité de traits est réduite au minimum.

Cependant Willy conserve un cadre de hachure autour de son visage(3), alors qu’il est au milieu des grands espaces. La liberté est surtout dans la tête, semble nous dire Baudoin. Ce cadre de hachure semble nous montrer que Willy conserve un peu de l’emprisonnement de la banlieue avec lui. Ce n’est que dans les dernières pages, alors qu’il est poursuivi, comme une bête traquée, au moment où le flash-back s’achève, où le récit principal rejoint celui de la première page, que Willy perd ce cadre. C’est au moment où Willy va être rattrapé qu’il parvient à se libérer de sa banlieue. Encore une fois, la question se pose : qu’est-ce que la liberté ?

Il y a également un jeu sur les apparences : Willy qu’on croyait libre est en fait poursuivi ("Qu'est-ce que ça veut dire (…) liberté ?" nous a demandé Baudoin), l’oiseau qui était derrière lui, semblable à un rapace dominant les grands espaces, symbole de liberté, est en fait l’hélicoptère de ses poursuivants.

En accumulant ainsi une série de paradoxes sur la liberté apparente et la liberté ressentie, Baudoin complique encore la question… Mais peut-être nous apporte-t-il par ces paradoxes mêmes des pistes de réponse…

L'avant-dernière page reprend la question soulevée par l'auteur en ouverture de l'album : "Il existe des paysages beaux comme la liberté. Mais qu'est-ce que ça veut dire beau et liberté." Elle conclut l'histoire en nous montrant la paradoxale 'libération' de Willy : "Willy était arrivé".

La dernière page est très forte également : une unique case quasiment blanche, avec juste quelques phrases, presque sans dessin : seulement un minuscule aigle dans un coin de la page, semblable à celui qui suivait Willy dans les montagnes. L’auteur prend la parole. Il nous dit ce que qui peut se passer. La situation semble désespérée et sans issue mais Baudoin imagine une suite positive, la rédemption des personnages qui peuvent encore être sauvés. Ce sont des suggestions de ‘happy end’ hollywoodienne, peu réalistes. Baudoin en est conscient. "On peut toujours rêver", conclut-il alors. Tout l’album n’a-t-il pas été que cela ? Le dernier rêve de Willy, un rêve de beauté et de liberté, au milieu de la tristesse de la banlieue, un dernier rêve fugitif, trop vite évanoui, qui lui a fait entrevoir qu’il existait quelque chose qui n'est pas contaminé par la réalité sordide de son quotidien ? C’est ce quelque chose qu’il garde à l’esprit. Il semble avoir atteint le même genre de sérénité qu'Antoine, peut-être même à un degré plus élevé, comme s’il n’était possible d’atteindre la liberté et la sérénité, d’échapper à la banlieue, que dans la mort.

(1) Certains passages peuvent ainsi faire penser à 'Coume acò' (même si dans ce dernier album, le grand-père, un peu frustre, n’est pas lui-même conscient de son expérience, contrairement à Antoine dans 'Véro').
(2) Au lieu du pinceau dans la plupart de ses albums.
(3) C'est un peu le même principe, mais utilisé de façon inversée, que la 'tête ouverte' du personnage principal du 'Premier voyage' et du 'Voyage'.
(Retour) Très bel album publié aux éditions Autrement. Dans cette collection nouvelle pour lui (à part pour des récits dans des albums collectifs), Baudoin nous livre un album au style différent de sa production habituelle et dont le thème principal (la vie dans une banlieue difficile) avait été jusque là peu abordé par lui. Pour moi, il s’agit quasiment de l’équivalent de 'La haine', de Mathieu Kassovitz, en bande dessinée.