SALADE NIÇOISE

Année 1999
Scénariste ---
Collection Ciboulette
Éditeur L'Association
Texte par Nat' Initialement publié dans la revue ‘Morning’, “Salade niçoise” marque le second épisode de la collaboration de Baudoin avec l’éditeur japonais Kodansha, après “Le Voyage”1. L’adaptation française, comme s’en explique l’auteur dans les entretiens qu’il a accordés à Philippe Sohet 2, n’a pas été qu’un travail de permutation des cases et de traduction des textes. Baudoin admet non seulement avoir quasiment tout repris et tout redessiné, mais il laisse également entendre que certaines cases n’auraient pas été inversées et qu’il aurait simplement changé les dialogues... Autre détail non négligeable, “Salade niçoise” a été réalisé exactement au format du livre; les dessins ont donc gardé leurs dimensions d’origine.

Toutefois, et sans vouloir minimiser ni la beauté ni l’émotion qui parcourent ce livre, il est certain que “Salade niçoise”est un album “abordable” pour qui voudrait découvrir le travail de Baudoin. Il va de soi que, répondant aux exigences des consignes de mise en page et de lecture des mangas, Baudoin n’a pas mis en pratique ses techniques de découpage, de collage et d’insertion de croquis originels pour ce livre. Le récit est linéaire. Néanmoins, l’univers de l’auteur est bel et bien là; sa manière simple et sincère de raconter la vie des gens simples aussi.
A travers neuf histoires, chacune campée dans un quartier différent de Nice, Baudoin revient sur les thèmes qui lui sont chers et qu’il égrène tout au long de son oeuvre. Qu’il s’agisse de la vieillesse contre laquelle on ne peut lutter et qui du sentiment d’oubli peut mener au désespoir et à l’envie de mourir comme Gloria, la grande chanteuse venue finir ses jours à Nice... de l’enfance et de son insouciance (La Villa des Anges), du temps qui passe et des souvenirs qui restent et qui parfois peuvent faire souffrir (Le port), de la violence et de la haine (Gilles) qui amènent à la souffrance et à la douleur (Sophie), du sentiment de ne pas pouvoir intervenir sur les évènements, de ne pas pouvoir changer le cours des choses, d’être parfois complice d’une certaine forme de lâcheté...

Manu, “un Edmond magnifique”3 traverse toutes ces histoires. Il y rencontre des petites filles (sa copine Muriel puis Sandrine) lorsque enfant il jouait près de la Villa des Anges; puis plus grand, des femmes... au destin sordide et tragique (Céline), triste et amie de la tempête (Elle, Neige?), tout droit sortie d’un tableau de Modigliani (Marion)...
Ces femmes ont toute un point commun; elles sont belles et leurs histoires, même si elles sont parfois tragiques, portent en elles aussi une certaine beauté.
Sans oublier tous les autres personnages, qui, loin d’être des seuls figurants, s’imposent tant par leur simplicité et leur grandeur d’âme (Tony le pêcheur), que par leur franc-parler et leur faculté de créer la vie autour d’eux (les habitués du Wagram).

Beaucoup y verront un livre sur Nice mais comme le confie Baudoin “Salade niçoise n’est peut-être pas un livre sur Nice, mais sur la mer”4. Il est vrai que la Méditerranée, la mer sont omniprésentes. C’est sur la plage que Manu rencontre Céline, parle avec Marion; c’est à Roba Capeu que Elle veut que la mer l’emporte, c’est à Coco Beach, face à la mer, que Gloria veut en finir, c’est au port que Manu rencontre Yves, c’est sur la mer que Tony parle de Samira à Manu... Manu qui, lui, trouve refuge près de la mer... se sent inexorablement attiré par cette étendue, cet au-delà... regarde les bateaux partir, entend leur sirène au loin...

Nice intervient donc davantage comme un personnage, au milieu “d’histoires qui me sont arrivées ou qui m’ont été racontées, des histoires réinventées.”5 “Salade niçoise” se veut donc un recueil d’histoires d’un peu partout que Baudoin a situées à Nice.

Que dire enfin des dessins en noir et blanc qui parviennent avec une force unique à retranscrire la tension extrême de certaines situations (la scène de bagarre au port), le désir et le mystère nés des rencontres, la beauté des femmes... En phase avec les désirs d’un lectorat japonais friand de gros plans sur les visages, Baudoin donne vie par son trait unique aux expressions et aux sentiments qui filent dans les regards et sur les visages de ses personnages... Le blanc et le noir semblent entraînés dans une lutte où chacun prend le pas sur l’autre... Le noir pour mieux accentuer la tristesse d’une musique et des sentiments humains (Le Tube), pour masquer les visages mais aussi permettre au blanc de jaillir, lorsque l’espoir et la vie renaissent...
Baudoin ne cesse de le répéter, le blanc compte autant que le noir et le noir compte autant que le blanc dans ses dessins...
Dès lors que le noir du ciel et de la mer se confondent, que les corps s’enlacent et se perdent dans l’acte amoureux comme une mer qui se déchaîne, dès lors qu’il est question pour une petite fille de sauver un prince charmant et pour un petit garçon de sauver la planète... sans retenue, le lecteur peut se laisser emporter dans ces histoires aux allures de rêves...

1. Edmond Baudoin, Le Voyage, L’Association, 1996
2.3.4.5. Philippe Sohet, Entretiens avec Edmond Baudoin, Mosquito, 2001