| Commentaires et résumé par Sébastien Soleille |
'Le portrait' est un album ambitieux. Baudoin tente de faire le portrait de quelqu'un(1) en bande dessinée. "Personne n'avait tenté de faire un portrait en bande dessinée. (
) Et d'abord qu'est-ce qu'un portrait ? Est-ce seulement possible ? Est-il possible de restituer la vie sur du papier ou sur une toile ?"(2)
Un lecteur inattentif pourrait lire cet album, comme les autres uvres de Baudoin dailleurs, assez rapidement : une quarantaine de pages, peu de cases par pages, pas dexcès de texte, certaines pages sont même complètement muettes. Un tel lecteur passerait à côté de lessentiel. Comme dans les autres albums de Baudoin il faut profiter de la beauté et de lexpressivité des dessins. Les pages de croquis, notamment, sont magnifiques. Dans cet album il est également passionnant de suivre les réflexions de lauteur, la façon dont il met celles-ci en image par de superbes trouvailles, de savourer la poésie de ses textes

On trouve dans 'Le portrait' deux réflexions entrelacées, la première sur lamour, lautre sur lart, la création. Elles sont véhiculées par les monologues intérieurs des deux personnages principaux, Carol, le modèle et Michel, le peintre. La réflexion sur lamour prend naissance dans les pensées de Carol. Celles-ci sont écrites en lettres cursives, sans cadre alors que les pensées de Michel sont écrites en majuscules dimprimerie dans des cadres. Cest dans ces dernières que sexprime la réflexion sur la création. Carol vit une rupture au début de lalbum, rencontre des anciens amants, passe la nuit avec Charles et finit par savouer quelle est amoureuse de Michel "ce petit bonhomme chauve et barbu", beaucoup plus âgé quelle. Elle sinterroge sur lamour, les hommes, les ruptures, ses sentiments
Michel ne cesse de sinterroger sur lart et la vie : comment "dessiner la vie" ?(3). Dun certain côté tout lalbum est une illustration de cette question.
Ces deux réflexions se mêlent au cours de lalbum (page 9 : "Avec ses pinceaux il voulait simplement effleurer quelques instants déternité
Quelque chose comme des baisers." ; la relation amoureuse entre peintre et modèle
) et finissent par se confondre à la dernière page : "Dessiner la vie
Le rêve impossible
on ne peut que laimer."
"Dessiner la vie"
C'est ce qu'essaie Baudoin. Pour tenter de réaliser ce "rêve impossible", Baudoin a mis au point dans cet album des moyens narratifs formidables, explorant les possibilités offertes par la bande dessinée comme peu d'autres auteurs. Je voudrai vous citer cinq de ces trouvailles narratives.
En accumulant les pages de croquis de Michel (plus dune demi-douzaine), Baudoin donne vie, comme par approximations successives, à Carol. Lart de Michel et celui de Baudoin se confondent dans ces pages. Comme pour mieux symboliser ce qui les rapproche, Baudoin reprend ainsi à son compte la quête et les interrogations de Michel.

Onze fois les sentiments de Carol sont symbolisés par un petit personnage féminin, vêtu dun pantalon blanc large et dun petit haut noir. Ce personnage nest pas encadré par une case et, la plupart du temps, Baudoin dessine une succession de tels petits personnages, comme les images successives dun dessin animé, pour décomposer un mouvement. Par celui-ci Baudoin essaie de rendre compte des sentiments de son personnage.(4) Cest particulièrement marquant page 7 lorsque Carol reprend, à contrecur, ses lettres d'amour, ou page 21 lorsque lentrée de Charles lui fait peur.
Pour symboliser les sentiments de Michel, Baudoin utilise son propre trait, son propre style : lorsque Michel apprend que Carol et Charles ont passé la nuit ensemble, les quatre dernières cases de la page 29 se brouillent.
Charles fait remarquer à Michel, page 5, un "trou blanc entre les hommes en noir." Michel lui répond quil "aimerai[t] y dessiner la vie." Ce "trou blanc" ou ce "troublant" pour reprendre le jeu de mot de Michel reviendra comme pour symboliser la tentative de Michel (page 17).
Que cherche-t-on lorsque lon veut peindre la vie ? Notre propre secret ? Le secret de notre existence ? Page 34 la toile, le support physique du portrait, disparaît pour laisser la place à un face-à-face entre le peintre et son double. Le portrait, la toile, lécran qui faisait écran entre le peintre et lui-même sévanouit, forçant Michel à "se voir."
On retrouve également dans cet album la poésie chère à Baudoin, notamment avec une phrase fabuleuse : "Quand Michel sortit de chez Louise, les rues ressemblaient à des rues et les pigeons à des pigeons." Cette phrase, banale voire ridicule hors de son contexte, est dune très grande poésie une fois lue dans son élément (que je ne vous dévoilerai pas : quil vous reste des choses à découvrir si vous navez pas encore lu lalbum). Cela pourrait dailleurs résumer une bonne partie de lart de Baudoin : des éléments tout simples, qui peuvent même paraître simplistes et qui prennent une profondeur insoupçonnée lorsque lon est pris dans le rythme de lalbum.
Baudoin n'est pas un 'auteur à thèses'. Cet album ne sert pas à illustrer des conceptions sur l'art conçues antérieurement. Plus que dans les textes, c'est dans les dessins eux-mêmes, ou dans la symbiose des textes et des dessins, qu'apparaissent les questions de Baudoin sur l'art et les pistes de réponses qu'il y apporte. Grâce à cela 'le portrait' est une des plus belles (la plus belle peut-être) réflexions sur l'art et la création en bande dessinée.
(1) Il s'agit d'une personne réelle, Carol Vianni, qui avait même accepté de confier ses notes personnelles, des lettres dans lesquelles Baudoin a pu piocher.
(2) Extrait des 'Entretiens avec Edmond Baudoin', Philippe Sohet, Editions Mosquito, 2001.
(3) Dans 'Derrière les fagots', Baudoin en parle comme d'un "rêve toujours recommencé par beaucoup d'artistes à travers les siècles".
(4) Baudoin demandait parfois à Carol ce qu'elle ressentait dans une situation particulière. Elle réfléchissait alors et elle dansait pour exprimer la sensation en question.
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