LE PORTRAIT

Année 1997
Scénariste ---
Collection Éperluette
Éditeur L'Association
Commentaires et résumé par Sébastien Soleille
'Le portrait' est un album ambitieux. Baudoin tente de faire le portrait de quelqu'un(1) en bande dessinée. "Personne n'avait tenté de faire un portrait en bande dessinée. (…) Et d'abord qu'est-ce qu'un portrait ? Est-ce seulement possible ? Est-il possible de restituer la vie sur du papier ou sur une toile ?"(2)

Un lecteur inattentif pourrait lire cet album, comme les autres œuvres de Baudoin d’ailleurs, assez rapidement : une quarantaine de pages, peu de cases par pages, pas d’excès de texte, certaines pages sont même complètement muettes. Un tel lecteur passerait à côté de l’essentiel. Comme dans les autres albums de Baudoin il faut profiter de la beauté et de l’expressivité des dessins. Les pages de croquis, notamment, sont magnifiques. Dans cet album il est également passionnant de suivre les réflexions de l’auteur, la façon dont il met celles-ci en image par de superbes trouvailles, de savourer la poésie de ses textes…

On trouve dans 'Le portrait' deux réflexions entrelacées, la première sur l’amour, l’autre sur l’art, la création. Elles sont véhiculées par les monologues intérieurs des deux personnages principaux, Carol, le modèle et Michel, le peintre. La réflexion sur l’amour prend naissance dans les pensées de Carol. Celles-ci sont écrites en lettres cursives, sans cadre alors que les pensées de Michel sont écrites en majuscules d’imprimerie dans des cadres. C’est dans ces dernières que s’exprime la réflexion sur la création. Carol vit une rupture au début de l’album, rencontre des anciens amants, passe la nuit avec Charles et finit par s’avouer qu’elle est amoureuse de Michel "ce petit bonhomme chauve et barbu", beaucoup plus âgé qu’elle. Elle s’interroge sur l’amour, les hommes, les ruptures, ses sentiments… Michel ne cesse de s’interroger sur l’art et la vie : comment "dessiner la vie" ?(3). D’un certain côté tout l’album est une illustration de cette question.

Ces deux réflexions se mêlent au cours de l’album (page 9 : "Avec ses pinceaux il voulait simplement effleurer quelques instants d’éternité… Quelque chose comme des baisers." ; la relation amoureuse entre peintre et modèle…) et finissent par se confondre à la dernière page : "Dessiner la vie… Le rêve impossible… on ne peut que l’aimer."

"Dessiner la vie"… C'est ce qu'essaie Baudoin. Pour tenter de réaliser ce "rêve impossible", Baudoin a mis au point dans cet album des moyens narratifs formidables, explorant les possibilités offertes par la bande dessinée comme peu d'autres auteurs. Je voudrai vous citer cinq de ces trouvailles narratives.

En accumulant les pages de croquis de Michel (plus d’une demi-douzaine), Baudoin donne vie, comme par approximations successives, à Carol. L’art de Michel et celui de Baudoin se confondent dans ces pages. Comme pour mieux symboliser ce qui les rapproche, Baudoin reprend ainsi à son compte la quête et les interrogations de Michel.

Onze fois les sentiments de Carol sont symbolisés par un petit personnage féminin, vêtu d’un pantalon blanc large et d’un petit haut noir. Ce personnage n’est pas encadré par une case et, la plupart du temps, Baudoin dessine une succession de tels petits personnages, comme les images successives d’un dessin animé, pour décomposer un mouvement. Par celui-ci Baudoin essaie de rendre compte des sentiments de son personnage.(4) C’est particulièrement marquant page 7 lorsque Carol reprend, à contrecœur, ses lettres d'amour, ou page 21 lorsque l’entrée de Charles lui fait peur.

Pour symboliser les sentiments de Michel, Baudoin utilise son propre trait, son propre style : lorsque Michel apprend que Carol et Charles ont passé la nuit ensemble, les quatre dernières cases de la page 29 se brouillent.

Charles fait remarquer à Michel, page 5, un "trou blanc entre les hommes en noir." Michel lui répond qu’il "aimerai[t] y dessiner la vie." Ce "trou blanc" ou ce "troublant" pour reprendre le jeu de mot de Michel reviendra comme pour symboliser la tentative de Michel (page 17).

Que cherche-t-on lorsque l’on veut peindre la vie ? Notre propre secret ? Le secret de notre existence ? Page 34 la toile, le support physique du portrait, disparaît pour laisser la place à un face-à-face entre le peintre et son double. Le portrait, la toile, l’écran qui faisait écran entre le peintre et lui-même s’évanouit, forçant Michel à "se voir."

On retrouve également dans cet album la poésie chère à Baudoin, notamment avec une phrase fabuleuse : "Quand Michel sortit de chez Louise, les rues ressemblaient à des rues et les pigeons à des pigeons." Cette phrase, banale voire ridicule hors de son contexte, est d’une très grande poésie une fois lue dans son élément (que je ne vous dévoilerai pas : qu’il vous reste des choses à découvrir si vous n’avez pas encore lu l’album). Cela pourrait d’ailleurs résumer une bonne partie de l’art de Baudoin : des éléments tout simples, qui peuvent même paraître simplistes et qui prennent une profondeur insoupçonnée lorsque l’on est pris dans le rythme de l’album.

Baudoin n'est pas un 'auteur à thèses'. Cet album ne sert pas à illustrer des conceptions sur l'art conçues antérieurement. Plus que dans les textes, c'est dans les dessins eux-mêmes, ou dans la symbiose des textes et des dessins, qu'apparaissent les questions de Baudoin sur l'art et les pistes de réponses qu'il y apporte. Grâce à cela 'le portrait' est une des plus belles (la plus belle peut-être) réflexions sur l'art et la création en bande dessinée.

(1) Il s'agit d'une personne réelle, Carol Vianni, qui avait même accepté de confier ses notes personnelles, des lettres dans lesquelles Baudoin a pu piocher.
(2) Extrait des 'Entretiens avec Edmond Baudoin', Philippe Sohet, Editions Mosquito, 2001.
(3) Dans 'Derrière les fagots', Baudoin en parle comme d'un "rêve toujours recommencé par beaucoup d'artistes à travers les siècles".
(4) Baudoin demandait parfois à Carol ce qu'elle ressentait dans une situation particulière. Elle réfléchissait alors et elle dansait pour exprimer la sensation en question.