ÉLOGE DE LA POUSSIÈRE

Année 1995
Scénariste ---
Collection Eperluette
Éditeur L'Association
Texte par Sébastien Soleille Cet album a une forme originale. Il se présente comme un collage de souvenirs divers. Des souvenirs du Liban, de sa mère, de ses premières bandes dessinées. Il s’agit en fait d’une sorte de brouillon (Baudoin l’écrit lui-même). Certaines pages se présentent comme une bande dessinée relativement classique. D’autres sont des collages de planches anciennes, des esquisses avec des commentaires raturés… Des croquis de voyages également : Beyrouth, Amsterdam, Nice, paris, Villars, Tokyo… Baudoin nous livre quelques idées, nous fait part de questions qui l’intriguent. Il nous montre ainsi son œuvre en devenir. " J’ai toujours l’impression de faire le brouillon d’une œuvre à venir ", nous confie-t-il.

Ces ratures, ces hésitations, légitimes dans un brouillon, se répercutent même sur son œuvre ancienne : il reprend quelques pages de ‘Passe le temps’, un de ses premiers albums, dans lesquelles il racontait sa rencontre avec un chien errant puis la mort de celui-ci, et les commente. Il nous dit ainsi que dans ce récit autobiographique, il avait déformé la réalité (" Il m’est arrivé de travestir volontairement la mémoire et donc l’histoire. ").

Cette nouvelle version d’une vieille anecdote rejoint ainsi les interrogations de l’auteur sur la vérité. " Cette version de la mort du chien rétablit la vérité. Mais qu’est-ce que ça veut dire vérité ? Cette vérité m’avait paru trop dire. Trop difficile à exprimer. " Il nous donne une nouvelle version des faits. Est-elle plus proche de la vérité ?

Une œuvre est-elle jamais finie ? En principe, une bande dessinée est achevée lorsqu’un auteur la confie à l’imprimeur. Baudoin fait fi de ce principe et retravaille un album publié 13 ans auparavant. Baudoin nous parle de la dureté de ce souvenir. On sent en effet qu’en se livrant dans ses albums, en abordant certaines vérités, il accomplit parfois quelque chose de difficile. C’est notamment le cas lorsqu’il nous raconte les dernières années de ses parents. Pour son père puis pour sa mère, il a eu peur de ce vieillissement. Lorsque son père a eu une embolie cérébrale, Baudoin lui a demandé de ne pas se réveiller de crainte qu’il revienne à la vie diminué.

De même, voyant l’état intellectuel de sa mère se dégrader, il lui demande, à voix basse, début 1994, de " ne pas essayer d’aller jusqu’en 1995. " Les deux fois ses parents n’ont sans doute pas entendu. Nul n’était au courant. Baudoin nous en parle maintenant.

Baudoin effectue dans cet album un travail sur la mémoire : il nous livre des souvenirs, éventuellement retravaillés. Cette mémoire qui se compose de souvenirs, c’est la mémoire des vivants ; à côté d’elle, il nous confie la mémoire des morts, composée d’objets : les carnets et les peintures du père, certains objets ayant appartenu à sa mère.

Comment dessiner la vie, le mouvement ? Encore une fois, Baudoin réaffirme l’impossibilité de coucher la vie sur du papier, en quelques anecdotes. Un père vient voir Baudoin pour lui de mander de dessiner, d’après une photo, le portrait de son fils, mort en moto. Baudoin s’exécute. Lorsqu’il donne son dessin au père pleure, les yeux au ciel : " Non. Ce n’est pas lui. Ce n’est pas lui ".

Baudoin dessine un portrait de sa mère, Jeanne, qui vit en maison de retraite et qui n’a plus toute sa tête. Il montre le portrait à une infirmière. Celle-ci lui dit : " C’est un beau dessin. Mais ce n’est pas Jeanne. (…) Elle est pleine de vie votre mère. ". Encore une fois, le dessin n’a pas pu rendre toute la vie du modèle.

Le même genre de problème se pose pour dessiner une vague. Quoi de plus éphémère et de plus mobile qu’une vague ? Une vague immobilisée, par la photo, par le dessin, est-ce encore une vague ? " Impossible de reproduire cette vague. "

Son amie lui apparaît dans une situation qu’il trouve belle. Il lui demande de reprendre la même pose pour qu’il puisse la dessiner. Cela a-t-il un sens de vouloir ainsi reproduire un fugitif instant de vie ? " Immobiliser le temps. Je suis idiot. " Si Baudoin n’arrive pas à dessiner la vie, le mouvement, il s’en approche beaucoup. Un dessin revient plusieurs fois au détour des pages de cet album : un homme (un garçon ?) qui saute. Un commentaire l’accompagne une fois : " je suis heureux ". J’ai rarement vu un dessin qui exprime aussi bien le bonheur que celui-ci, représentant un garçon sautant, avec la tête déformée…

 ‘Eloge de la poussière’ est un album riche, complexe, que je trouve difficile d’accès, de par cette complexité et sa forme inhabituelle. Je ne le conseillerais pas à quelqu’un qui n’a jamais lu de Baudoin mais j’y découvre à chaque lecture de nouvelles richesses.