| Texte par Sébastien Soleille |
Cet album a une forme originale. Il se présente comme un collage de souvenirs divers. Des souvenirs du Liban, de sa mère, de ses premières bandes dessinées. Il sagit en fait dune sorte de brouillon (Baudoin lécrit lui-même). Certaines pages se présentent comme une bande dessinée relativement classique. Dautres sont des collages de planches anciennes, des esquisses avec des commentaires raturés
Des croquis de voyages également : Beyrouth, Amsterdam, Nice, paris, Villars, Tokyo
Baudoin nous livre quelques idées, nous fait part de questions qui lintriguent. Il nous montre ainsi son uvre en devenir. " Jai toujours limpression de faire le brouillon dune uvre à venir ", nous confie-t-il.
Ces ratures, ces hésitations, légitimes dans un brouillon, se répercutent même sur son uvre ancienne : il reprend quelques pages de Passe le temps, un de ses premiers albums, dans lesquelles il racontait sa rencontre avec un chien errant puis la mort de celui-ci, et les commente. Il nous dit ainsi que dans ce récit autobiographique, il avait déformé la réalité (" Il mest arrivé de travestir volontairement la mémoire et donc lhistoire. ").

Cette nouvelle version dune vieille anecdote rejoint ainsi les interrogations de lauteur sur la vérité. " Cette version de la mort du chien rétablit la vérité. Mais quest-ce que ça veut dire vérité ? Cette vérité mavait paru trop dire. Trop difficile à exprimer. " Il nous donne une nouvelle version des faits. Est-elle plus proche de la vérité ?
Une uvre est-elle jamais finie ? En principe, une bande dessinée est achevée lorsquun auteur la confie à limprimeur. Baudoin fait fi de ce principe et retravaille un album publié 13 ans auparavant. Baudoin nous parle de la dureté de ce souvenir. On sent en effet quen se livrant dans ses albums, en abordant certaines vérités, il accomplit parfois quelque chose de difficile. Cest notamment le cas lorsquil nous raconte les dernières années de ses parents. Pour son père puis pour sa mère, il a eu peur de ce vieillissement. Lorsque son père a eu une embolie cérébrale, Baudoin lui a demandé de ne pas se réveiller de crainte quil revienne à la vie diminué.
De même, voyant létat intellectuel de sa mère se dégrader, il lui demande, à voix basse, début 1994, de " ne pas essayer daller jusquen 1995. " Les deux fois ses parents nont sans doute pas entendu. Nul nétait au courant. Baudoin nous en parle maintenant.
Baudoin effectue dans cet album un travail sur la mémoire : il nous livre des souvenirs, éventuellement retravaillés. Cette mémoire qui se compose de souvenirs, cest la mémoire des vivants ; à côté delle, il nous confie la mémoire des morts, composée dobjets : les carnets et les peintures du père, certains objets ayant appartenu à sa mère.
Comment dessiner la vie, le mouvement ? Encore une fois, Baudoin réaffirme limpossibilité de coucher la vie sur du papier, en quelques anecdotes. Un père vient voir Baudoin pour lui de mander de dessiner, daprès une photo, le portrait de son fils, mort en moto. Baudoin sexécute. Lorsquil donne son dessin au père pleure, les yeux au ciel : " Non. Ce nest pas lui. Ce nest pas lui ".
Baudoin dessine un portrait de sa mère, Jeanne, qui vit en maison de retraite et qui na plus toute sa tête. Il montre le portrait à une infirmière. Celle-ci lui dit : " Cest un beau dessin. Mais ce nest pas Jeanne. (
) Elle est pleine de vie votre mère. ". Encore une fois, le dessin na pas pu rendre toute la vie du modèle.

Le même genre de problème se pose pour dessiner une vague. Quoi de plus éphémère et de plus mobile quune vague ? Une vague immobilisée, par la photo, par le dessin, est-ce encore une vague ? " Impossible de reproduire cette vague. "
Son amie lui apparaît dans une situation quil trouve belle. Il lui demande de reprendre la même pose pour quil puisse la dessiner. Cela a-t-il un sens de vouloir ainsi reproduire un fugitif instant de vie ? " Immobiliser le temps. Je suis idiot. " Si Baudoin narrive pas à dessiner la vie, le mouvement, il sen approche beaucoup. Un dessin revient plusieurs fois au détour des pages de cet album : un homme (un garçon ?) qui saute. Un commentaire laccompagne une fois : " je suis heureux ". Jai rarement vu un dessin qui exprime aussi bien le bonheur que celui-ci, représentant un garçon sautant, avec la tête déformée
Eloge de la poussière est un album riche, complexe, que je trouve difficile daccès, de par cette complexité et sa forme inhabituelle. Je ne le conseillerais pas à quelquun qui na jamais lu de Baudoin mais jy découvre à chaque lecture de nouvelles richesses.
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