| Année |
1991 (Alph'Art du meilleur album de l'année 1992 à Angoulême). |
| Scénariste |
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| Collection |
9 |
| Éditeur |
Futuropolis |
| Texte par Sébastien Soleile |
Le premier mot qui me vient à lesprit en pensant à cet album est celui de tendresse. Baudoin en montre en effet beaucoup en parlant de son grand-père maternel.
Il sagit dun autre récit autobiographique, comme Passe le temps avant lui, Piero et quelques autres après. Lauteur nous parle de son grand-père maternel, un paysan frustre de la région de Nice. Ce grand-père est véritablement issu dune autre époque : il nutilise ni sommier, ni toilettes, ni électricité, il ne se lave quune fois par an et ne sait pas lire. En revanche il peut prévoir le temps daprès les couchers de soleil, il construit de beaux murs de pierre, il sait lorsquun renard va traverser le chemin et fait un excellent chien de chasse...
Baudoin définit lécriture de cet album comme un acte politique(1) : dans les villages, les personnages célèbres, ceux qui donnent leur nom aux rues et aux places, ce sont les notaires et les médecins. En écrivant une BD sur ce grand-père, Baudoin en fait quelquun de plus célèbre que tous les notaires et les médecins de son village.
Il semble également attacher plus dimportance à ce grand-père inculte, qui na jamais voyagé, quà son autre grand-père, au destin digne dune légende
A son grand-père maternel, cet homme simple qui na pas accompli de 'grandes' choses, qui ne savait ni lire, ni écrire, Baudoin consacre un album. A son autre grand-père, qui a connu Buffalo Bill, a participé aux travaux du Canal de Panama, bref un homme qui a croisé lHistoire, il ne consacrera quun minuscule numéro de la collection Patte de mouche de lAssociation.(2)
On retrouve là lintérêt que Baudoin porte aux personnes qui semblent secondaires, voire inutiles. De la revalorisation du clochard sur le chef dentreprise
Baudoin navait jamais mis aussi peu de temps pour réaliser un album : moins de trois mois entre le début et le mot fin, en comptant scénario et dessins. Cela se voit, mais ce jugement nest pas du tout dépréciatif, bien au contraire : on sent lauteur à laise. Le dessin a atteint sa maturité et navait sans doute jamais été aussi beau que dans cet album. Nous avons le droit à quelques très beaux -et très expressifs- portraits du grand-père, à de superbes paysages. Baudoin arrive à une beauté dun grand dépouillement, dune grande simplicité : en quelques traits et quelques taches, il nous décrit, avec beaucoup de sensibilité, le visage de son grand-père marqué par lâge, le village de Villars-sur-Var, les montagnes... Page 22, par exemple, il dessine une superbe scène nocturne : Baudoin, son frère et son grand-père regardent la lune. Deux taches pour chaque personnage, quelques autres pour les montagnes et le ciel, un cercle pour la lune
Rien de plus mais cest amplement suffisant.
Son trait est lancé, vif. Pages 26 et 41, il dessine une vue densemble de Villars. Il parvient avec un saisissante économie de moyens à nous dépeindre ce petit village de façon très attachante.
Baudoin évoque également dans cet album sa complicité avec son frère Piero, ses amours adolescentes, sa bande de copains, les veillées au village, ses exploits imaginaires... Des thèmes quil développera dans des uvres postérieures, Piero notamment.

Cet album ne dispose pas dun fil conducteur apparent. Baudoin nous livre une série danecdotes (ce à quoi il a pris goût depuis(3)) pleines de charme (notamment celle sur la façon quavait le grand-père de construire un mur). Il ne suit pas lordre chronologique, se laissant guider par ses souvenirs, par sa mémoire.
On retrouve un des leitmotivs les plus récurrents de son uvre : le double thème de la vérité et de la mémoire. Baudoin, en relatant ses souvenirs ne cherche pas à atteindre une vérité objective, factuelle, celle des photos. Il refuse de recourir à des documents, de dessiner ses proches daprès des photos dépoque. Il cherche sans doute par là à atteindre une vérité subjective, certes, mais qui va peut-être davantage à lessentiel. " Je ne me sers daucun document, vu que plus on essaie dapprocher la vérité, plus elle fout le camp, " nous dit-il page 23. On retrouve cette interrogation permanent, le "quest-ce la vérité" qui court d Eloge de la poussière à Véro. Nous, lecteurs, navons pas vécu les scènes qu'il décrit. Pour la grande majorité dentre nous, nous navons jamais mis les pieds à Villars-sur-Var. Nous ne pouvons donc juger de la recherche de la vérité de lauteur quen lisant lalbum. Et nous pouvons alors constater que peu dauteurs ont ainsi réussi à dépeindre un personnage et un village avec autant de tendresse, de sensibilité, en nous les rendant si présents. Bref peu ont réussi à donner à ce quils décrivent autant de vérité
Cet album se clôt sur une histoire de trois pages : Une vie inutile. Dans ce court récit datant de plusieurs années auparavant et redessiné pour cet album, Baudoin nous résume la beauté de la vie de son grand-père, de cette vie inutile. En trois pages et quelques traits, Baudoin nous en dit long sur la beauté de la vie
(1) Dans 'Derrière les fagots' aux éditions Z'Editions.
(2) Il s'agit de l'album 'Made in U.S.A.', paru en 1995.
(3) Des albums comme 'Eloge de la poussière' ou 'Terrains vagues' seront composés en grande partie d'anecdotes mais sans un thème principal fort et clairement apparent comme dans 'Couma Aco'.
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| Texte par Nat' |
Cétait un paysan, un pauvre paysan, un de ceux qui ont vécu comme des chiens.1
Cest ainsi que Baudoin parle du personnage principal de Couma acò, son grand-père maternel. Cet homme de rien, ce demi-clocharddont lhistoire, la vie auraient pu demeurer à jamais enfouies dans des souvenirs de famille si Baudoin, comme un pied de nez à une société qui ne reconnaît que les nantis, navait pas souhaité réparer une forme dinjustice en lui rendant hommage à travers ce livre.
Le parcours de cet homme, John Carney, demeure cependant parsemé de zones dombres. Né en Grande-Bretagne, puis abandonné à lassistance publique française, cest à Villars sur Var quon le rencontre au début des années cinquante alors que Baudoin et son frère viennent passer les vacances dété auprès de leur pépé. Avec toute la tendresse quon lui connaît lorsquil sagit de dépeindre des personnes chères à son cur, Baudoin dresse le portrait dun vieil homme qui le fascine autant quil le répugne... Ce pépé qui lui a appris à monter des murs de pierres, à reconnaître la beauté cest le même qui chiquait, qui vivait sans gaz, ni électricité et qui avait peur du cinéma et de la chasse deau... A travers une narration chronologique, Baudoin tente de montrer de quelle manière, face à ces comportements étranges et singuliers, la curiosité première (fascinée) de lenfant a petit à petit laissé place au désintérêt et parfois même au sentiment de honte de ladolescent... Sur ce point, il ne craint pas davouer quil a parfois caché à des inconnus que ce déchet endormi en plein soleil pouvait être son grand-père (Pl.31.). Avec justesse, Baudoin expose des sentiments, un regard sur les choses, les êtres, un rapport à la vieillesse qui inéluctablement évoluent avec lâge...
Car cet homme, non seulement refuse le minimum de confort que lui offre le monde moderne mais il est aussi, et peut-être avant tout, un ancien poilu meurtri à jamais par ce quil a vu et vécu dans les tranchées. Lhomme est à ce point marqué par cette expérience inhumaine, mélange dhorreur et de barbarie, que régulièrement il répète La Marne LEyser Y passeront pas!. Il semble vivre dans sa propre réalité, comme si les souffrances imposées par cette guerre étaient à jamais présentes dans son esprit. Cycliquement ces souvenirs resurgissent, envahissent sa réalité et interfèrent dans ses actes immédiats. On pourrait le croire fou alors quil a seulement survécu à une boucherie que notre imagination ne pourra jamais percer. Il en est sorti traumatisé...
Cette part du passé de son grand-père amène Baudoin à se questionner sur la guerre, son anachronisme perpétuel qui malheureusement némiette en rien son éternelle actualité. Sinsère à la suite de cette réflexion, une planche (Pl.36.) de toute beauté. Une beauté au-delà du tragique, capable de transcender la souffrance jaillit de ce dessin représentant un homme assis au milieu dun champ de bataille jonché de cadavres défigurés, de casques, de cranes... Un homme (Baudoin?) qui, sur le terrain où la mort a triomphé, semble sécrier: Maman! Pourquoi tu mas fait naître?. Lutilité de la vie pour voir tant dhorreurs? Lutilité dessayer de préserver des souvenirs? Pour quelles raisons? ... Toutes ces questions, Baudoin les suggère à travers lévocation de la vie de son grand-père et des souvenirs que lui-même enfant puis adolescent a gardés de ces années.
Car ce John Carney, dit Squinabe, dit Lou Camous, cétait un drôle de type... un paysan, ancien poilu, qui avait le don de faire apparaître les renards et de lire la météo dans les couchers du soleil... mais qui avait aussi la sale manie de faire sécher ses mouchoirs sales sur la gazinière lorsquil venait en séjour chez eux à Nice. Un vieux qui a cessé de lutter contre la part danimalité qui est en lui, contre ses peurs... Es couma acò!.
Cest à cet homme, tel quil (ou comme il) peut (veut?) se souvenir quil était, avec ses qualités et ses défauts, que Baudoin rend un hommage sincère et touchant où la tendresse, la cruauté, la vieillesse, la mort... tour à tour envahissent le texte et le dessin. Tout lecteur ne pourra quêtre ému par cette vie, cette histoire et la sincérité, la volonté avec laquelle Baudoin essaie de la raconter. Une vie comme une ode au triomphe de linutile.
Il ny a pas de vie inutile. Toute vie est toujours absolument nécessaire au reste du monde.2
Nat

1. Edmond Baudoin, Derrière les fagots, Zéditions, 1996
2. Philippe Sohet, Entretiens avec Edmond Baudoin, Mosquito, 2001
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